Hot Milk s’ouvre sur une promesse de chaleur, presque de vertige ; le reflet d’une flamme dans un œil hypnotisé par le feu. Est-ce un sourire qui s’esquisse sur le visage de Sofia (Emma Mackey), filmé en gros plan ? La citation de Louise Bourgeois qui précède peut le laisser penser : « Je suis allée en enfer et j’en suis revenue. Et croyez-moi, c’était merveilleux. » Il y avait de quoi être enthousiaste, sur le papier, à propos du film de Rebecca Lenkiewicz : coautrice de Désobéissance, She Said ou encore Ida, elle poursuit dans son premier long métrage son exploration de destins féminins entravés, adaptant un roman de Deborah Levy, romancière britannique elle aussi attachée à ces questions. Sofia, la vingtaine, est condamnée au rôle de garde-malade auprès de sa mère, Rose (Fiona Shaw), paralysée depuis l’enfance de sa fille, sans qu’aucun médecin n’ait su expliquer pourquoi. Leur ultime recours et espoir réside dans les soins prodigués par Gomez (Vincent Perez), un médecin-guérisseur ésotérique et onéreux établi à Almería, en Espagne. Mais si ce voyage de la dernière chance promettait une traversée incandescente, il s’interrompt au seuil de l’embrasement, comme si le film redoutait de se laisser gagner par le feu.
Distillant un sentiment d’inquiétante étrangeté, Hot Milk s’attache à créer une atmosphère étouffante dans un cadre pourtant illuminé d’un soleil éclatant (celui de l’Andalousie), dont Lenkiewicz tire surtout une lumière dure et écrasante. Entre deux baignades dans une mer infestée de méduses, Sofia tombe sous le charme d’une voyageuse énigmatique à l’allure bohème, Ingrid (Vicky Krieps). L’emprise maternelle se voit alors menacée par le désir grandissant de Sofia et par sa frustration, matérialisée par plusieurs coups de sang. Le rythme qui découle de cet entrelacs n’est pas sans intérêt, mais la montée en tension manque de subtilité : en brisant des assiettes ou en menaçant, couteau à la main, le propriétaire d’un chien retenu en laisse qui ne cesse d’aboyer, le personnage multiplie les stéréotypes d’une crise plus qu’il ne figure une angoisse réellement profonde. Tous ces effets d’intensité reposent par ailleurs sur les épaules des interprètes, et si le duo Mackey/Shaw fonctionne, il ne suffit pas à faire oublier la caractérisation grotesque dont souffrent la plupart des personnages – à l’image de « l’énigmatique » Ingrid, que l’interprétation de Vicky Krieps ne parvient pas à sauver. Lenkiewicz tombe ici dans l’écueil qui consiste à vouloir créer des personnages à la profondeur intrigante sans toutefois en étoffer l’écriture. Malheureusement, multiplier les partenaires ne suffit pas à en faire une figure libre ou complexe. Sa façon d’asséner des vérités générales et des aphorismes creux (« la mémoire peut te miner », « tu es comme une planète bleue », « tu es un monstre ») ne fait que masquer la faiblesse d’un scénario en quête d’épaisseur, mais qui reste désespérément en surface.
Hot Milk intéresse davantage dans l’hommage que l’on sent poindre, en arrière-plan, à Bergman et au duo féminin de Persona, transposé ici sur la côte andalouse. Dans un décor aux allures de paradis perdu et désolé, Sofia et Rose cherchent la cure d’un mal secret, enfoui dans les traumatismes d’une enfance passée sous silence. Si la lumière écrase les reliefs du décor, c’est pour mieux évoquer une sorte d’utopie désertée et ce rêve de guérison perdu d’avance : chaque plan large rassemblant la mère et la fille semble figer Sofia dans un décor de carte postale sans vie, comme un mirage. Ce n’est pas la parole (la mère inonde sa fille, taciturne, de sollicitations verbales) mais la capacité de marcher qui a mystérieusement disparu. Là encore, le scénario se maintient au bord d’une véritable plongée psychique, ouvrant des pistes pour mieux s’en détourner, laissant ainsi l’impression d’un récit empêché, maintenu dans une tiédeur qui contredit ses ambitions.