Kedi – Des chats et des hommes
© Oscilloscope Laboratories / Épicentre Films
Kedi – Des chats et des hommes
    • Kedi – Des chats et des hommes
    • (Kedi)
    • Turquie, États-Unis
    •  - 
    • 2016
  • Réalisation : Ceyda Torun
  • Image : Charlie Wuppermann, Alp Korfalı
  • Son : Burçin Aktan, Ilkin Kitapçı, Paul Hollman
  • Montage : Mo Stoebe
  • Musique : Kira Fontana
  • Producteur(s) : Ceyda Torun, Charlie Wuppermann, Thomas Podstawski, Gregor Kewel
  • Production : Termite Films, PK Film Investment
  • Interprétation : les chats Sarı « l'Arnaqueuse », Bengü « la Tombeuse », Aslan Parçası « le Chasseur », Psikopat « la Psychopathe », Deniz « le Mondain », Gamsız « le Joueur », Duman « le Gentleman »
  • Distributeur : Épicentre Films
  • Date de sortie : 27 décembre 2017
  • Durée : 1h20

Kedi – Des chats et des hommes

Kedi

réalisé par Ceyda Torun

Interroger Istanbul par le biais de son amour des chats (kedi en turc) : il fallait y penser. L’histoire de la Rome du Bosphore en a fait le territoire d’une population de centaines de milliers de ces félidés qui suscitent chez les habitants un sentiment proche de la dévotion. L’approche de la réalisatrice Ceyda Torun est quelque peu retorse. Tandis qu’elle arpente la ville quartier par quartier, elle filme les chats à leur hauteur, quitte à balader la caméra au ras du sol, les accompagnant dans leurs déambulations entre les étalages, leurs affrontements avec leurs voisins, leurs efforts pour obtenir leur pitance, et autres marques d’indépendance au sein de la société humaine. Dans la foulée, elle fait parler les bipèdes, sur leur rapport à tel ou tel chat et le réconfort que cette relation leur apporte, les vies et les caractères qu’ils leur prêtent (ils leur donnent des surnoms, content les petites aventures les impliquant), laissant deviner les raisons d’un tel respect – la fascinante présence des animaux bien sûr, mais aussi, essentiellement, parce que l’idée positive que les interrogés se font des chats les soulage quelque peu des difficultés avérées de leur quotidien. Là est le côté retors de la démarche : cette personnalisation du chat par les interrogés qui y projettent leurs désirs, la mise en scène alignée sur les faits et gestes des animaux invite le regard du spectateur à la pratiquer aussi, à traiter les chats filmés comme les personnages principaux du film et à laisser à son tour l’imagination conter leurs aventures.[1]Et la promotion du film de miser à fond sur cet aspect, jusqu’à la distribution de cartes postales des adorables têtes des chats qui y apparaissent, légendées par leurs noms et leurs caractéristiques. Et notre regard n’a aucun mal à s’y laisser prendre – témoignant de l’universalité de cette étrange fascination de l’humain envers ce corps de chat où il croit deviner une forme de vie et d’intelligence qui le dépasse. Ainsi le film, qui fait mine de célébrer lui aussi le culte du chat mais pour mieux interroger l’homme, s’avère un piège matois en mettant en évidence le même sentiment peu rationnel chez le spectateur aussi bien que chez ses semblables à l’écran.

Mais l’avancée masquée de Kedi va un peu loin que cela – plus loin que l’universel, puisque c’est bien à un territoire spécifique qu’il s’intéresse. D’Istanbul, il oppose deux visions : quelques plans larges, par drone ou depuis un bateau baignant dans le Bosphore, offrent de la cité des images léchées comme dans un spot de l’office du tourisme ; cependant, le gros du film, à hauteur des chats et des hommes, en renvoie au contraire l’image terre-à-terre, concrète, le nez dans les détails et les obstacles – caractéristiques s’appliquant aux vies et aux problèmes que les témoignages exposent. C’est un effet de contraste semblable à celui sur lequel joue le double langage du documentaire qui, tout en prétendant se complaire dans la peinture d’une sorte de royaume du « chat mignon » (tel que l’animal a été popularisé via une pléthore de vidéos du web), laisse témoigner en miroir que la vie des humains donne moins envie de ronronner. Et la progression du récit à travers la ville, commençant dans des quartiers populaires et traditionnels pour finir dans d’autres plus modernes, reconstruits et froids, dessine en filigrane une idée de cette morosité qui pourrait peser dans le quotidien des Stambouliotes. Ce sentiment flottant d’une anecdote à l’autre, pointant un peu plus fortement dans un témoignage sur la condition de la femme ou dans l’évidence de la gentrification, Kedi ne cherchera pas à en pointer les raisons. Le film reste à la marge de l’évocation politique – mais peut-être cette neutralité apparente est-elle encore une ruse féline. Ne distingue-t-on pas furtivement, à l’arrière d’un gros plan sur une belle tête de chat, un mur portant un graffiti peint au pochoir où l’on peut lire distinctement malgré le flou : « Erdo-Gone ! » ?

References   [ + ]

1.Et la promotion du film de miser à fond sur cet aspect, jusqu’à la distribution de cartes postales des adorables têtes des chats qui y apparaissent, légendées par leurs noms et leurs caractéristiques.