Dans la première moitié de Kids Stories, c’est un petit garçon de Calcutta qui sèche l’école et, s’imaginant aller à Paris, part découvrir le tumulte de la ville, la foule, le cinéma, les parcs d’attraction… Dans la seconde moitié, on bascule au Kazakhstan, dans un village où un autre garçon préfère contempler la petite voisine dont il est amoureux plutôt d’assumer son rôle de fils aîné, tandis que sa petite sœur, partie délivrer une lettre à sa grand-mère hors du village, se perd dans la steppe. Ce qui connecte ces deux récits ? C’est plutôt ténu : on devine aisément le motif récurrent, vague, de l’innocence enfantine partant à la rencontre du monde. Mais le vrai point commun entre ces histoires est qu’elles relèvent manifestement d’une volonté aussi creuse que peu productive — comme si un réalisateur s’était levé un matin et avait décidé de faire un film sur des enfants en vadrouille, comme ça, à l’improviste, mais sans vraiment savoir pourquoi, au fond.
On exagère à peine : dans une interview, le réalisateur Siegfried Debrebant, dit Siegfried, dit Sig (Louise (Take 2), Sansa…), déclarait s’être lancé dans le projet sur un coup de tête, sur l’idée d’un film pouvant être monté avec peu d’argent, en cumulant les postes et en saisissant la plupart des scènes sur le vif. Du cinéma freestyle, en somme : en principe, pourquoi pas ? Seulement, filmer sous le coup d’une inspiration subite n’a jamais dispensé de se poser de bonnes questions au préalable, notamment : qu’est-ce qu’on filme exactement, et surtout pourquoi le filmer ? Kids Stories gêne moins par le manque d’intérêt de ce qu’il raconte que par l’absence de motivation réelle et solide derrière sa démarche. Basée sur l’usage de la caméra légère et portée pour filmer des scènes parfois tirées du réel, la mise en scène accumule les signes extérieurs de freestyle, les tics de cinéma rêvant d’indépendance, qu’on veut bien croire suscités par les conditions de tournage, mais qui se font remarquer au point qu’on y voit une ostentation mal placée. On pense en particulier à tous les « défauts » de filmage qui, entre des mains plus intuitives (comme celles de Godard), auraient pu devenir des moments de grâce anti-académique mais qui se figent ici en lourdeur stylistique : la caméra qui tâche de capter une conversation en un plan, mais qui s’approche si près des personnages qu’elle doit balayer l’air en permanence entre les interlocuteurs ; ou encore ces écarts de l’axe juste avant certains raccords, comme si on avait coupé juste après avoir reposé la caméra… Ces maladresses n’embarrassent pas vraiment en tant que telles, mais plutôt parce qu’elles apparaissent comme calculées pour affirmer, sur le ton de la promotion, un petit statut d’artiste libre et travaillant à l’instinct.
L’instinct du touriste
De même, la jonction arbitraire des deux récits, par laquelle Kids Stories fait mine d’abstraction expérimentale en installant un vague parallélisme entre les portraits d’enfants à l’aventure, ne convainc pas vraiment du bien-fondé du film. Et puis, chacune des deux moitiés se prend les pieds dans le tapis de l’intention spécifique qu’elle affiche. La partie indienne prétend adopter le regard de l’enfant sur le monde par un incessant champ-contrechamp entre son visage aux grands yeux écarquillés (filmé en gros plan) et l’observation de la foule, des gens croisés, de la salle de cinéma, du parc et d’autres visions traitées comme des distractions plutôt que comme des motifs d’observation. Le film a beau faire, son regard reste moins celui d’un enfant que celui d’un touriste courant après les détails pittoresques résumant selon lui ce monde étranger, jusque dans l’expression faciale fascinée de cet enfant du pays. La partie kazakhe, elle, verse aussi à sa façon dans la carte postale touristique, compensant la mollesse de sa mise en scène par des visions mystico-oniriques de folklore (rapaces, présences mystérieuses) dispersées dans le vide de la steppe pour invoquer la poésie au cœur du prosaïsme désincarné, en vain. Le tout, malgré ses embardées juvéniles, manque terriblement de fraîcheur, mais surtout de sincérité vis-à-vis du monde qu’il prétend filmer, trop occupé à entretenir son inconsistante idée du cinéma.