En laissant la parole à ceux « qu’on entend rarement au cinéma », l’ambition était d’esquisser le portrait d’une génération d’Américains élevés dans la culture de leur propre suprématie. Mais en choisissant d’écouter, sans questionner ni produire de discours, les réalisateurs on fait le pari que de l’accumulation émergerait une réalité de l’Amérique contemporaine. Pari à moitié réussi.
Au moment de l’élection présidentielle de 2004 – moment privilégié pour récolter la parole populaire –, trois journalistes français partent aux États-Unis, caméra DV à la main, questionner les Américains sur l’idée qu’ils se font de leur pays. Les réalisateurs parcourent le grand Ouest américain (Californie, Arizona, Utah, Nevada) à la rencontre de ceux qui le compose, du passant anonyme des grandes villes à la figure emblématique qui a forgé la mythologie américaine (cow-boy, biker, shérif, mormon). Chacun à leur tour, les interlocuteurs livrent leur vision du pays et des problèmes politiques et économiques qui marquent leur quotidien (précarité du travail, faiblesse du système de santé…).
Ce qui étonne dans la somme d’interviews récoltée est le peu de convergence des discours sur la réalité de l’Amérique. L’un des seuls leitmotivs qui parcourt les consciences est la critique de l’individualisme qui semble diriger les relations sociales, individualisme qui transparaît par ailleurs dans cette diversité des discours sans appréhension collective de l’état de la société. Mais à mesure que le film progresse, la démarche des réalisateurs dévoile de plus en plus ses limites. Les témoignages s’accumulent sans réellement se confronter les uns aux autres et sans être remis en perspective d’une vision plus générale de l’Amérique, ce qui les réduit finalement à des considérations anecdotiques incapables de produire de nouvelles idées (comme l’embryon de témoignage de cette femme noire, victime de la police et décidant de travailler pour eux pour en comprendre les raisons…).
En particulier, la polarisation Démocrates/Républicains qui s’installe à mesure que le second tour de l’élection approche réduit encore la portée des discours recueillis. Incapables de transformer cet engouement pour l’un ou l’autre des partis en point de départ d’une réflexion plus large, les réalisateurs se contentent de récolter des avis chercher à aller au-delà. On reste frustré de cette absence d’échanges ; à l’image du dialogue entre un militant démocrate raccrochant dans son jardin une pancarte de John Kerry interpellé par un Républicain en voiture, donnant lieu à un échange d’opinions stérile.
Kings of the World ne garde de ses penchants ethnologiques que le premier niveau, celui de l’observation ; sans réussir à créer un dispositif capable de répondre aux questions que le film posait. À plusieurs reprises, s’engage entre les réalisateurs et les interviewés des amorces de dialogues (« Et vous, comment elle va, la gauche chez vous ? ») immédiatement coupés. C’est pourtant l’échange et la confrontation qui auraient permis de dépasser la simple collecte d’archives.