La société Swashbuckler Films nous a habitués aux ressorties d’œuvres de patrimoine de qualité méritant l’intérêt du cinéphile. Mais on ne peut pas gagner à tous les coups : si L’Incident, film certes rarement vu, suscite quelque intérêt, c’est à son corps défendant. Réalisé en 1967 par un certain Larry Peerce dont l’essentiel de la carrière s’est fait à la télévision, il tente un essai de sociologie en vase clos qui se retourne contre lui.
En guise de pré-générique, on suit les activités de deux jeunes hommes (joués par les débutants Martin Sheen et Tony Musante) errant la nuit dans les rues de New York, en quête de mauvais coups pour tromper l’ennui. La longueur de ce passage laisse présager que le film va s’indexer sur l’errance nocturne des sauvageons. Erreur : il tourne vite son regard vers son vrai objet d’étude — les autres, ceux que l’insécurité va mettre à l’épreuve. Un panel d’individus consciencieusement triés sur le volet par le scénario dans diverses catégories sociologiques prend la même rame de métro : cinq couples (un de retraités, un de bourgeois avec enfant, un de la haute société, des époux noirs, une jeune fille et son petit ami latino possessif), deux militaires en permission, un homosexuel et un homme d’âge mûr par qui ce dernier est attiré. Une fois ces personnages tous présentés et réunis, nos deux voyous déboulent dans la rame dont ils se chargent de soumettre les passagers à la menace physique mais surtout à la torture mentale, exposant chacun d’eux à ses peurs, ses lâchetés, son refoulé.
Sociologie affectée
Plus encore que par la grossièreté de son dispositif de laboratoire, L’Incident irrite par sa prétention à la modernité (observons le monde cosmopolite d’aujourd’hui) contredite par ce que révèlent ses choix sur son fond, pas vraiment moderne et ouvert sur le monde. Cela tient à quelque chose de très pervers : sous le prétexte de se servir des tourments psychologiques infligés par le tandem de mauvais garçons comme une sonde pour mesurer les fractures sociales et les fissures des apparences, le film se permet une sournoise répartition des rôles entre les passagers victimes. Le fait que la caractéristique de chacun soit communautaire ou non coïncide de façon suspecte avec la sévérité du regard portée sur lui. C’est perceptible en particulier pour les couples homme-femme, chacun étant représentatif d’une catégorie communautaire : c’est chez eux que seront ouvertement pointées les postures mensongères, la lâcheté et l’hypocrisie — d’autant plus violemment qu’à chaque fois le rapport homme-femme arrive à point nommé pour révéler ces péchés à deux degrés différents, l’un accusant l’autre et l’autre absolvant l’un. Quant aux autres passagers-cas d’étude, l’homosexuel sera une victime impuissante, et les seuls à qui sera accordé un soupçon de dignité seront le vieux solitaire (sans appartenance particulière) et un des deux militaires qui finira par mettre fin à « l’incident » dans une dernière scène pour le moins expéditive. Il y a dans ce film une défiance visible de la singularité communautaire, qui culmine dans le traitement réservé au mari noir. Répondant au racisme par le racisme, celui-ci sera cependant montré dans une posture si peu crédible (jouissant passivement de voir des Blancs humilier d’autres Blancs, avant que cette humiliation vienne le chercher à son tour) qu’on ne peut s’empêcher d’y voir une caricature des révoltes raciales de la même époque.
Ce qui ressort de ce dispositif pas si bien intentionné est moins ce qu’il propose que ce qui l’a suscité : en prétendant dénoncer certains réflexes d’une société fracturée, L’Incident manifeste surtout la crainte et l’instinct de rejet que cette diversité lui inspire, au point qu’il tente d’exorciser cette crainte en réglant quelques comptes (en rabaissant la révolte du Noir, en donnant le beau rôle à l’uniforme…). Il s’offre lui-même sur un plateau comme objet d’étude des peurs sociales de son époque, et il est difficile de se fier à un regard lesté d’affects aussi douteux. Le film, rappelons-le, date de 1967, dans une période troublée pour les États-Unis : sociologie d’un autre âge ? Vu les réflexes de représentation des communautés subsistant dans les médias d’aujourd’hui, ce n’est pas si sûr…