Premier long-métrage de Samuel Rondière, La Braconne surprend par son économie et sa relative sécheresse alors que le sujet aurait pu laisser craindre l’esbroufe narquoise et démonstrative d’un Mathieu Kassovitz ou d’un Jacques Audiard. Il faut dire que le pitch du film – un malfrat un peu fatigué prenant sous son aile un jeune caïd solitaire – n’est pas sans rappeler Un prophète. Mais à la grande différence d’Audiard, Samuel Rondière, loin de se laisser fasciner par les deux voyous désynchronisés, préfère les portraits en creux désordonnés aux démonstrations attendues de testostérone. Mais surtout, il circonscrit la majeure partie des scènes à un territoire inattendu, une ZAC anonyme et dépeuplée, comme contrechamp d’une ville plus grande dont on devine l’existence mais ignore les contours. Ces intéressants partis-pris, relayés par un désintérêt plutôt bienvenu pour les justifications sociologiques et psychologiques, font de La Braconne un drôle de western des temps modernes où les magasins de bricolage ont remplacé les saloons et les voitures, les chevaux. Sans pour autant enfoncer les portes ouvertes sur la moderne solitude, le réalisateur propose ici un film de genre, adoptant des codes et des schémas scénaristiques bien précis (isolement des personnages, précarité de l’instant).
Maître en son parking
Driss, petite frappe impulsive et dépourvue d’affect (Rachid Youcef, déjà remarqué dans Fleurs du mal de David Dusa et qui confirme ici une belle présence à l’écran) vit chichement de la revente d’objets rackettés dans la violence. Un jour où il tente de refourguer l’un de ses butins, il fait la connaissance de Danny (Patrick Chesnais, tout en cynisme blessé et désabusé), malfrat vieillissant qui lui propose de se professionnaliser. Ensemble, ils tentent d’organiser des vols à plus grande échelle en opérant principalement sur les parking d’une ZAC accolée à une grande ville de province. Seulement, la synchronisation du tandem est loin d’être parfaite : l’aîné tente de rembourser des dettes abyssales tandis que le plus jeune laisse constamment exprimer une impulsivité dévastatrice. Au lieu du projet de contrebande espéré, le duo s’épuise rapidement à force de multiplier les contretemps. Chacun de leurs méfaits contribue un peu plus à leur marginalisation dans un espace où rien ne semble pouvoir les réinscrire socialement. Dans la plupart des scènes que Rondière filme, les marques de supermarchés constituent de bien maigres repères tandis que les interminables parkings n’ont rien à envier aux terrains en friche où seule l’autorité fait la loi.
Route sans issue
Plutôt que de mettre en scène l’échec d’une collaboration, le réalisateur va préférer figurer le glissement, celui qui propulse irrémédiablement ses deux personnages en-dehors de certaines limites morales. Mais il n’y a pas dans ce cinéma-là une volonté de dessiner une ligne entre l’acceptable et l’inacceptable (comme c’était par exemple le cas chez Tavernier dans L’Appât) : en dépit de quelques toutes petites faiblesses du scénario qui privent le film de sa totale intégrité (un contrechamp insistant sur le regard effrayé d’une femme ligotée, un épanchement peu inspiré de Driss avec une étudiante en histoire qu’il rencontre), La Braconne parvient néanmoins à construire une véritable éthique de l’image, loin d’une dénonciation attendue ou d’une complaisance redoutée. La violence des actes est là mais elle n’est ni réduite à un hors-champ bien pratique ni surlignée par des zooms ou des axes de caméra trop insistants. Ce qui intéresse Rondière, c’est la bascule, celle qui condamne chacun de ses deux personnages à tracer un trait sur son libre-arbitre pour assurer sa propre survie dans un monde dont il ne comprend manifestement plus les règles.