On ne peut guère se limiter à juger, dans la composition d’un film, les intentions morales ou historiques, aussi louables soient-elles, de son réalisateur et de ses participants. La Famille de Nicky fait partie de ces œuvres qui-ont-le-mérite-de, mais ne réussissent pas à dépasser leur trame mémorielle et ne parviennent pas à faire sens cinématographiquement. Entre mélange des genres assumé mais bancal, pauvreté de l’image et du montage, on peine à comprendre l’intérêt d’une sortie en salles de cet objet qui semble uniquement destiné à la pédagogie.
Il reste difficile aujourd’hui de faire valoir un regard complet (id est autre que purement moral, purement historique ou purement cinématographique) sur les films qui reviennent sur la Seconde Guerre mondiale. Non que tout ait été dévoilé ou expérimenté. Souvenons-nous de la polémique, assez effrayante, lancée par Roselyne Bosch après la sortie de son film, La Rafle. Il ne s’agissait pas seulement de limiter un film à son taux d’émotivité, mais certainement de réduire celui-ci à une portée pédagogique masquée, de plus, par la prétendue grandeur morale de son auteur. Le discours du réalisateur de La Famille de Nicky, Matej Mináč, n’a, certes, rien de commun avec celui de Roselyne Bosch. Mais la modestie de ce cinéaste inconnu en France ne doit pas cacher la facilité dans laquelle il tombe rapidement, et cette pauvreté qui ne rend justice ni au statut de « film » ni à l’histoire des êtres humains qu’il tente de glorifier maladroitement. L’ennemi devrait être l’œcuménisme. Ce dernier s’avère être le meilleur ami d’un réalisateur sans regard, sans support.
Dans la catégorie « mérite », on retrouve donc la découverte d’un héros qui sauva, avant l’invasion presque complète de l’Europe par la Wehrmacht, 669 enfants d’une mort quasi certaine. Nicholas Winton, citoyen britannique, a en effet organisé l’adoption de petits Tchécoslovaques qui témoignent soixante-dix ans plus tard aux quatre coins de monde. Tout le problème n’est donc pas celui de la mémoire elle-même, mais de la façon dont cette mémoire est mise en avant. Ce qui frappe le plus ici, c’est l’absence de méthode, l’absence de parti pris : le film mélange archives officielles et archives familiales sans souligner leur provenance et leur différence, il mêle reconstitutions (souvent inutiles voire ridicules) et témoignages contemporains. Matej Mináč, voulant englober à la fois l’histoire institutionnelle et l’histoire individuelle, passe tout en revue, sans jamais s’arrêter sur un événement, sans jamais se poser plus longuement devant un témoin. Vingt secondes sur les accords de Munich, une minute sur la période 1939 – 1944, deux ou trois plans sur des survivants, et des séquences interminables de reconstitutions vaines. Qui trop embrasse mal étreint, on le sait.
À quoi tient la réussite d’un film de mémoire ? Sans doute à l’élaboration d’un véritable discours visuel qui s’affranchit des codes de la non-fiction télévisée (entretiens face caméra, archives, entretiens, reconstitution, rencontre avec des jeunes lycéens, entretiens, reconstitution…) mais aussi à la fonction des archives et des entretiens. Or, il semblerait que ces derniers aient, dans La Famille de Nicky, une finalité purement illustrative. Ce simplisme et ce systématisme ne rendent justice ni à la fiction ‑qui laisse poindre parfois, le temps du regard désespéré d’une mère abandonnant son enfant pour le sauver‑, une émotion vite effacée par la facticité de la reconstitution, ni au genre documentaire ‑qui ressemble davantage à un clip de l’Éducation Nationale qu’à un engagement nécessaire. Tous ces subterfuges éloignent finalement le film de ces survivants et de leur sauveur : la fiction n’est là, visiblement, que pour enfler la réalité, lui donner un relief dramatique ; ce temps perdu semble presque volé à ceux qui méritaient plus qu’une agglomération de moments filmés. C’est perdre confiance en son histoire et en ses héros que de mélanger l’émotion jouée et la sincérité d’un témoignage ; c’est exclure l’idée que le réel est un sujet à part entière, digne d’un travail cinématographique.