Dix ans après Les Taudis de Beverly Hills, présenté alors à la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes, Tamara Jenkins reste en famille, mais il sera ici question d’un père sénile qui revient en pleine poire de deux trentenaires bienheureux de s’en être éloigné. Une réalisation de qualité, un sujet traité plutôt avec adresse sur un ton doux-amer, une distribution convaincante : pour les amateurs de cinéma « indie » US certifié qualité côte Est.
L’Amérique de Tamara Jenkins porte son regard vers une terre étrangère : celle des vieux de Sun City (Arizona), gated community utopique pour retraités de la upper middle-class. Le film débute en exploitant visuellement, par le biais de quelques plans gorgés de soleil, la grande étrangeté du lieu : une ambiance de colonie de vacances (golf, pom pom girls, aquagym) pour têtes blanches à la recherche de la jeunesse éternelle. L’alignement d’impeccables pavillons inspire une certaine terreur. Puis la caméra pénètre dans l’un d’entre eux, nous voici dans l’envers du décor. Un vieillard n’a pas tiré la chasse, le garde-malade le somme de réparer l’outrage. Le puni écrit un bien vilain mot sur le mur des toilettes avec sa merde. Cet homme, c’est Lenny Savage (Philip Bosco), sénile barbon qui perd la boule, avant que sa compagne ne casse sa pipe dans la scène suivante.
Cap à l’Est. Dans la famille Savage, je voudrais la fille : Wendy (Laura Linney), new-yorkaise, un amant marié (son voisin), des boulots alimentaires en attendant de percer en tant que dramaturge. Famille Savage, le fils s’il vous plaît : Jon (Philip Seymour Hoffman), habite à Buffalo, prof d’université, intello obsessionnel, vie sentimentale dans l’impasse, prépare un bouquin sur Bertolt Brecht. Bref, des bons spécimens de la côte Est, lourdement névrosés. Dring dring ! « C’est votre père, ça va pas fort, caca sur le mur, tout ça tout ça, faut venir maintenant, c’est plus possible, puis sa copine est morte. » Rappelés au bon souvenir d’un papa et d’une histoire familiale qu’ils s’étaient appliqués à fuir, voilà les enfants transbahutés à Sun City, comme la caméra de la cinéaste, en terre étrangère. Et sur terrain familial glissant et, finalement, avec papa (à qui rien n’appartient) sur les bras. Il faut le caser quelque part : ce sera à Buffalo, riante cité près des chutes de Niagara. Sur ce point, c’est à se demander si la ville peut susciter autre chose que cette ambiance crapoteuse, humide et froide. Autre solution : Tamara Jenkins aurait embauché le directeur de la photographie de Vincent Gallo dans Buffalo 66. Vérification faite, ce n’est pas le cas, il s’agit ici de Mott Hupfel (et non de Lance Acord). Et puis pas de mauvais esprit, car au soleil comme dans la grisaille, c’est du bon boulot. Si la cinéaste ne s’interdit pas quelques moments plastiques plutôt réussis, il s’agit d’un film essentiellement basé sur le relationnel et la psychologie des personnages, ce qui induit beaucoup de scènes dialoguées portées par des comédiens tout à fait convaincants.
Avec le vieux dément dans leurs pattes, Wendy et Jon sont bien obligés de mettre un certain snobisme et leur existence égocentrique entre parenthèses, ils s’occupent « mieux de lui qu’il ne l’a fait ». La cinéaste ne manque pas de qualité pour décrire un problème actuel : que faire de nos vieux ? Ce qui est, soit dit en passant, un enjeu de société autrement plus grand que la conquête du pouvoir d’achat ou l’avènement d’une société de propriétaires. La chose est traitée calmement, sans hystérie ni pathos, avec une drôlerie grinçante en même temps qu’une ouverture à des questionnements sociaux et sociologiques, plus ou moins bien amenées, qui témoignent du sérieux avec lequel Tamara Jenkins s’est emparée de son sujet. L’indigence des services sociaux étasuniens est soulignée, de même que l’hypocrisie face à la mort ou l’exploitation mercantile de la culpabilité des familles. On se serait volontiers passé du dernier segment « six mois plus tard », mais pour qui se sent la cible d’un cinéma indépendant américain bien ficelé, La Famille Savage est une fratrie tout à fait fréquentable.