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La Grève

La Grève

de Gabrielle Stemmer

  • La Grève

  • France2025
  • Réalisation : Gabrielle Stemmer
  • d'après : La Chair est triste, hélas
  • de : Ovidie
  • Son : Flavia Cordey, Vincent Dupuis, Guillaume Solignat, Amaury Arboun
  • Montage : Gabrielle Stemmer
  • Producteur(s) : Sandra de Fonseca, Sophie de Hijes
  • Production : Bue Monday Productions, Belleville Production
  • Distributeur : New Story
  • Date de sortie : 22 avril 2026
  • Durée : 0h55

La Grève

de Gabrielle Stemmer

Deux ou trois choses que je sais d'elle


Deux ou trois choses que je sais d'elle

Les premières secondes de La Grève convoquent les images d’un monde du travail qui semble voué à sa propre inertie : des femmes exécutent dans le plus grand calme des gestes répétitifs, eux-mêmes scandés par le mouvement monotone de machines bien réglées. Mais une ouvrière casse l’ordre, en rejoignant ses collègues devant son usine, alors qu’on entend alternativement l’Hymne des femmes et les phrases suivantes extraites de La Chair est triste hélas, l’essai qu’Ovidie, ex-actrice pornographique, a publié en 2023 : « Cela fait presque quatre ans que je fais la grève du sexe. […] Je crains que cela ne fasse de moi une anomalie sociale. » Élaboré à partir d’archives publiques (issues de l’INA) et de films amateurs, le film de Gabrielle Stemmer adapte librement le texte d’Ovidie ; des passages choisis, mis en voix par Julia Faure, viennent commenter ce collage d’images hétérogènes. La Grève procède dès le départ à un renversement dialectique, comme l’indique explicitement son ouverture : si les extraits du texte d’Ovidie sont centrés sur l’intimité, les images racontent que cette démission du champ de la sexualité est en réalité sociale et massive. Le film assume dès lors un parti pris qui pourrait être interrogé, car à première vue, la trajectoire d’Ovidie est singulière et ne représente pas l’ensemble des femmes dont il est ici question. Gabrielle Stemmer l’insère pourtant dans une constellation de paroles, puisque plusieurs témoignages, s’affichant sous la forme de sous-titres, s’entrelacent ou font contrepoint aux extraits de La Chair est triste hélas. Si seuls les prénoms des femmes qui s’expriment nous sont donnés, leurs récits composent avec la voix d’Ovidie le chœur de celles qui ont démissionné de l’hétéronormativité et « vivent sans ». Le film tente ainsi de faire émerger un sujet collectif sans jamais le figer.

Ce travail de mise en relation du son (les extraits de La Chair est triste hélas) et des images (les archives, souvent issues des années 1960 et 1970) peut évoquer les pratiques du détournement. La voix de Julia Faure, à la fois distante et parfois ouvertement sarcastique, convoque une certaine esthétique situationniste, tandis que l’ombre de Delphine Seyrig et des expérimentations « insoumuses » semble planer sur La Grève. Pourtant, le film ne cherche pas tant à subvertir les images qu’à les reconduire dans leur littéralité. Loin de « confronter des idées vagues avec des images claires », Gabrielle Stemmer opte pour une forme de redoublement systématique. L’ouverture du film nous montre ainsi que le sexe est un travail aliénant ; la rage de Margot est un feu, nos vagins sont, selon Ovidie, d’archaïques grottes visitées par d’improbables messieurs endimanchés, etc. Ce choix produit un effet ambigu. D’un côté, il confère au film une lisibilité immédiate et une finalité pédagogique : tout y est exposé de façon démonstrative. La démarche d’Ovidie est ainsi entièrement encodée dans ce langage d’images sans arrière-pensées. De l’autre, cet aspect ostensiblement illustratif fait néanmoins du film une bonne synthèse de ce qui a pu être pensé sur #Metoo et la résistance suscitée par des archives, qu’on pourrait juger un peu trop jolies, se dissipe en partie face à leur pertinence.

Mais le film s’avère peut-être plus intéressant par sa manière de faire l’archéologie de ce discours sur la grève du sexe et de le saisir dans son historicité. En s’inspirant d’un texte qui ne prétend être ni un « essai », ni « une leçon de féminisme », encore moins un « manifeste », mais se présente comme un simple « exutoire », La Grève restitue justement les modalités de l’émergence de #MeToo en 2017, soit l’expression d’une parole cathartique. À cet égard, on ne peut que mesurer la distance qui sépare la démarche d’Ovidie de celle de Valerie Solanas ou même de Virginie Despentes. Il ne s’agit pas pour Ovidie de porter individuellement un énoncé virtuellement collectif et politique, à partir de sa position marginale. Sa parole est d’emblée médiatique, comme le sont les témoignages entendus (tirés d’émissions comme Les Pieds sur Terre ou de journalintime.com). En cela, Gabrielle Stemmer nous rappelle que le geste inaugural de #MeToo (le tweet d’Alyssa Milano) est lui-même ancré dans un tel dispositif, ce qui nous invite nécessairement à réfléchir à la singularité de ce mode d’énonciation, à ses points aveugles comme à ses apports. C’est là que le film suscite une certaine déception, ou du moins une perplexité. Souscrivant à l’idée de l’efficacité de cette libération de la parole (à laquelle il entend lui-même participer), il a pour limite de ne pas penser les luttes féministes en dehors de ce cadre restrictif et d’images parfois convenues – les clichés habituels de la société de la consommation et ses normes de beauté –, voire de le tenir comme le stade ultime de l’émancipation politique. Au risque d’un discours frôlant la naïveté : attention, le Grand soir arrive, des femmes blanches et diplômées ne veulent plus s’épiler, se maquiller et avoir des relations sexuelles avec les hommes. Pour combler les manques de ce film intéressant mais lacunaire, on pourra ainsi se replonger dans des pensées plus aventureuses, de Mémoires d’un névropathe à Scum Manifesto.

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