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La Vie en relief — Jacques Henri Lartigue

La Vie en relief — Jacques Henri Lartigue

de Denis Gaubert

  • La Vie en relief — Jacques Henri Lartigue

  • France 2026
  • Réalisation : Denis Gaubert
  • Scénario : Anne-Claire Lehembre
  • Image : On-Situ
  • Son : Philippe Deschamps
  • Montage : Alexandre Westphal
  • Producteur(s) : Nicolas Schmerkin
  • Production : Autour de Minuit
  • Distributeur : UFO Distribution
  • Date de sortie : 16 septembre 2026
  • Durée : 1h08

La Vie en relief — Jacques Henri Lartigue

de Denis Gaubert

Esprit de son temps


Esprit de son temps

Il était très courant au XIXe siècle de produire et de regarder des images en 3D grâce au stéréoscope, cet appareil qui donne l’illusion de la profondeur en présentant simultanément deux photographies légèrement différentes à chaque œil. C’est ce que nous apprend Denis Gaubert dans Stéréodrome, le court-métrage qui précède La Vie en relief, son documentaire centré sur les photographies que Jacques Henri Lartigue a réalisées en amateur, sans aucune prétention artistique. Si la stéréoscopie est vite tombée en désuétude avec l’arrivée du cinématographe, elle n’a pas moins constitué un moment fécond d’inventions formelles (notamment dans des jeux de montage qui produisent une présence spectrale et matérialisent en quelque sorte les croyances spirites fin de siècle). En l’intégrant au film comme aux conditions de projection (des lunettes 3D sont distribuées avant la séance), Denis Gaubert nous invite ainsi à reconsidérer, à la manière d’un « chiffonnier de l’histoire » (dixit Walter Benjamin), la stéréoscopie comme une technique permettant ici de redonner vie à des visages anonymes et des scènes quotidiennes du passé. Cette hypothèse apparaît dès les premières minutes de Stéréodrome lorsqu’on reconnaît la voix de Pascale Ogier et la question qu’elle adresse à Jacques Derrida dans Ghost Dance, « Et vous, vous croyez aux fantômes ? ». La citation, tout sauf décorative, engage la démarche du réalisateur dans une perspective assez ambitieuse : celle d’un documentaire entendu comme une archive hantée. Cette approche se complexifie si l’on considère le sujet de La Vie en relief, à savoir la rencontre entre une technique déjà passée de mode (mais qui, selon le film, produit parmi les œuvres les plus belles de Lartigue) et l’obsession du photographe pour la conservation – cf. son désir, couché sur le papier de son journal intime enfantin, de vouloir capturer ce qu’il voit pour ne jamais l’oublier.

Le documentaire se compose de trois parties au cadre chronologique clair (la Belle Époque, la Grande Guerre, l’entre-deux-guerres), reposant sur les images stéréoscopiques de Lartigue et les extraits de ses journaux intimes, puis ponctuées d’un épilogue qui rend compte de la reconnaissance tardive de ses œuvres, dans le New York de la fin des années 1960. Cette contextualisation historique permet de comprendre les déterminations sociales qui ont conditionné la production des œuvres stéréoscopiques de Lartigue et de démystifier l’image convenue de l’artiste génial. C’est l’un des intérêts de ce documentaire que de restituer précisément les pratiques d’un certain monde : fils d’un riche industriel, Lartigue incarne un ethos bien identifiable. Son attachement obstiné à la carrière (ratée) de peintre, la disponibilité matérielle dont il disposait pour s’adonner en amateur dès l’âge de neuf ans à la stéréoscopie ou la possibilité d’éviter l’appel au front pendant la Grande Guerre en constituent quelques traits. Ce travail de sape discret mais précieux de la narration est renforcé par des choix de mise en scène qui visent à miner le récit familial bourgeois et ses angles morts. L’histoire du photographe est ainsi narrée à l’aide de voix de trois acteurs distincts – ce qui renforce la tridimensionnalité du documentaire (en sus de la 3D et des trois parties évoquées). Si l’une prend en charge la fausse conscience bourgeoise, une autre laisse entendre des aspects plus intimes de la vie de Lartigue, tandis que la dernière adopte quant à elle une distance plus ironique. Ce dispositif offre de la sorte une saisie plus dialectique des images en relief de Lartigue, sans sacrifier pour autant le mystère des photographies, qui s’opacifie même dans le redoublement de certains éléments laissés hors champ (on pense par exemple à la relation entre les deux frères Lartigue et au destin de l’aîné). C’est donc conjointement le portrait d’une époque et d’une quête artistique que parvient à brosser le bien nommé La Vie en relief.

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