Keira Knightley versus Eva Mendes, l’affiche est alléchante. Couple d’union contre couple de désir, le duel n’est pas nouveau, bien que régulièrement renouvelé. Mais les atours de comédie de mœurs new-yorkaise vaguement branchée que Last Night ne cesse de se donner font s’évaporer rapidement le film, que l’on oublie, tel un joli guéridon en solde, en dépassant la vitrine.
Keira Knightley en jeune mariée charmante et légère… rien de plus évident. Eva Mendes en bombe sexuelle un brin aguicheuse, un brin chagrinée par les épreuves de la vie… rien de très original non plus. C’est sans doute ce qui plombe le projet dès le départ : l’évidence de ses situations, de ses personnages et de ses décors reconstitués de bourgeoisie américaine urbaine, l’évidence d’un récit minimal qui cache derrière un impressionnisme aérien une grande superficialité. Tout n’avait pourtant pas si mal commencé. Par petites touches donc, Last Night présente son héroïne : d’un trait de maquillage, d’une conversation interrompue et reprise maintes fois sans dénouement, ce premier film installe une temporalité curieuse, cassée, détachée. Une jeune femme, Joanna, semble déceler l’attirance de son mari pour une collègue (Eva Mendes, l’éternel démon tentateur). Après avoir rassuré sa femme, Michael part avec ladite collègue en voyage d’affaires, laissant l’épouse méfiante croiser elle-même son propre démon, un ancien amant parisien dont elle n’a parlé à personne qui fait ressurgir la douleur de l’inachevé. Last Night se construit dès lors sur le parallèle entre les deux couples interdits : la femme mariée et son ancien amour insatisfait, l’homme marié et sa futur amante. La mise en concurrence des désirs mène fatalement, nous dit-on, à la dualité entre répression et assouvissement de ces derniers.
Tout est affaire de démonstration. Or, celle-ci ne progresse pas réellement. Après une première entrée en matière intéressante, faite de mouvements saccadés, opposés, le film abandonne l’insinuation pour l’enchaînement systématique. On devine vite qui va craquer tant les cadres sont lourdement définis : la charmante et fraîche Keira Knightley, à nette tendance minaudante, est moins ensorceleuse qu’Eva Mendes ; l’amant parisien (Guillaume Canet) est nécessairement écrivain et adolescent dans l’âme… les clichés ont la vie dure. Mais à force d’insistance sur la caractérisation psychologique et sociale (le loft new-yorkais parfaitement meublé et cadré, le bar lounge aux banquettes épurées, les femmes toujours tirées à quatre épingles même au saut du lit), le superflu, pièce instantanée d’un puzzle qui devrait se construire sous nos yeux, devient artificiel, cataloguant les scènes comme des étapes obligatoires, et la réalisation comme une mise en décor simplette du récit. Et si, pour une fois, Keira Knightley était la séductrice ? Et si la comédie sentimentale cessait de n’explorer que les appartements témoins du Meatpacking et les lieux de consommation pour jeunes yuppies ? Et si les moments d’abandon prenaient davantage de place que les temps forts d’une ou deux relations écrites ? Sans doute arriverait-on à une peinture plus enlevée, plus poétique, moins classique de la fidélité et du doute. Malheureusement, Last Night prend plus de chemins balisés qu’il ne se laisse aller, et c’est dommage, à cet abandon.