« Rien n’est plus proche du vrai que le faux » comme dirait Albert Einstein, et ce ne sont pas Sam Cullman et Jennifer Grausman, les co-réalisateurs du Faussaire, qui lui donneront tort. En suivant les traces picturales de Mark Landis, un vieil excentrique schizophrène et talentueux, le tandem met à jour une incroyable duperie dont plus de quarante musées américains ont été les victimes durant trois décennies. Imitateur hors pair, Mark Landis et ses alias (le Père Arthur Scott, Mark Lanois ou encore Steven Gardiner) ont fait don de tableaux, aquarelles et croquis à de prestigieuses institutions. Picasso, Schulz (le créateur des Peanuts), Signac, Laurencin, Daumier figurent parmi les nombreux artistes contrefaits par Landis. Mais ce faussaire déroute, car dans un monde de l’art gangrené par l’argent, Landis ne cherche pas à faire de profit. Au contraire, il offre ses re-créations, se protégeant inconsciemment de toute poursuite pour fraude. Là réside le cœur de ce documentaire qui interroge les motivations de cet étrange personnage tout en dessinant un portrait sans complaisance, profondément empathique mais distancié.
Everything’s a copy of a copy…
Sous la figure tutélaire de Mère, décédée deux ans avant le tournage, Mark Landis mène une vie de quasi-reclus, rythmée par ses rendez-vous chez son psychiatre, sa prise quotidienne de médicaments et sa passion pour la reproduction d’œuvres d’art. Dans le tumulte de son appartement, sorte de vide grenier où l’ombre de sa mère rôde, l’homme navigue à la manière d’un somnambule. Allure dégingandée, diction d’une lenteur implacable, rappelant étrangement le phrasé de John Malkovich (qu’on verrait sans peine incarner Landis si une adaptation cinématographique venait à l’idée d’un producteur), le vieil homme apparaît éteint. Mais dès qu’il touche un pinceau, son incroyable talent saute aux yeux. Capable de copier tous les styles, du cartoon à l’icône religieuse en passant par un portrait de Picasso, Landis fait montre d’une dextérité, d’un œil et d’une mémoire hors du commun.
Portraits en miroir
Le documentaire, tout en pointant son indéniable talent, ne fait toutefois pas l’impasse sur les névroses de son sujet (rapports mère/fils, problèmes mentaux), les questionnements éthiques que ses faux supposent et les répercussions désastreuses pour les musées de la découverte de cette supercherie. Les séquences dédiées à Landis alternent avec d’autres mettant en scène Matthew Leininger. Ancien conservateur du musée d’art d’Oklahoma City ayant eu à faire avec Landis, Leininger monte un immense dossier contre le faussaire, contacte la presse et le FBI mais se retrouve remercié par son employeur, son obsession risquant de jeter l’opprobre sur la gestion de l’institution bernée. Tout en évitant un montage dichotomique qui opposerait les deux hommes (le finale est en cela une leçon d’humanisme, très loin d’une vision manichéenne du bien et du mal), Le Faussaire dresse aussi un état des lieux du monde de l’art, désemparé face à ces dons désintéressés hautement toxiques pour lui (et comment les institutions retombent toujours finalement sur leurs pattes). Mais au-delà de cette réflexion pertinente émerge le portrait en clair-obscur d’un être singulier, qui résiste aux interprétations faciles et dont les zones d’ombre sont autant de mystères propres à façonner un mythe.