Le pitch : le dictateur d’un pays imaginaire est renversé par son peuple. Trahi par son état-major, sa tête mise à prix, le président déchu tente alors de quitter le pays accompagné de son petit-fils âgé de 5 ans. De cette trame archétypale, Mohsen Makhmalbaf tente, assez maladroitement, le pari d’une fable politique qui renverrait (paraît-il) à l’effervescence révolutionnaire du printemps arabe. Le décorum et ce récit d’une fuite rappelle davantage la Roumanie de Ceausescu, mais qu’importe, puisque le sous-texte n’est certainement pas le point fort de ce Président. Non, si le pitch est la qualité principale du film (et on serait tentés de dire la seule) et dépasse ici le simple argument marketing, c’est parce que le postulat produit un ensemble de situations en l’état plutôt bien imbriquées les unes aux autres : le président fuit, se cache, se déguise, se joint à un groupe, le quitte pour un autre, passe un barrage, etc. Chaque épisode donne à voir un nouveau décor et de nouveaux personnages, et cette trajectoire de la fuite en avant permet au scénario d’épouser la forme d’un roman picaresque un brin particulier : le tyran déclassé se retrouve confronté à ses actes en rencontrant les différents membres du corps social de son pays.
Sur le papier tout cela tient très bien la route, et le film intrigue même dans son premier quart d’heure par sa promesse d’une échappée à l’ampleur narrative certaine. Mais si le scénario de Makhmalbaf n’est visiblement pas dénué d’attraits, il lui faut toutefois se confronter à la matérialité des scènes (d’actions, de suspense). C’est là que le bât blesse. La fuite de la capitale, dans une limousine lâchée au milieu d’une foule belliqueuse, ne convainc déjà qu’à moitié faute d’une mise en scène véritablement à la hauteur, mais il faut reconnaître que la séquence reste traversée par une énergie qui la sauve. Seulement, que reste-t-il une fois l’anti-héros échappé de ce bouillonnement insurrectionnel plutôt grisant à voir ? Ce tandem intergénérationnel, justement, fausse bonne idée du film qui associe un monstre confronté au poids de ses actions et un innocent garçonnet déboussolé par les événements. Fausse bonne idée car la présence à l’écran de ces deux personnages pousse le récit d’une fuite en avant à multiplier des arrêts (dans l’espace, mais aussi dans la narration, qui opère de petits flashbacks), guère construits autour de réelles situations mais qui permettent de « travailler », au fil d’illustrations plus agaçantes les unes que les autres (notamment les scènes musicales, catastrophiques), la relation entre les deux personnages.
Sans couleurs
C’est tout le problème du Président : sur le terrain de la fable politique comme du récit d’aventure, le film pâtit d’un penchant pour le pittoresque plutôt adapté pour restituer une imagerie dictatoriale (palais clinquants et uniformes carnavalesques) mais qui plombe l’intrigue dès que cette dernière lorgne vers le drame intimiste et la chronique sociale. La scène du barbier, et surtout l’escale chez une prostituée que le tyran a bien connue, tombent ainsi dans une esthétisation folklorique de la misère et entérinent les limites de la vision « politique » de Makhmalbaf, qui se résume à un simple constat : les dictatures engendrent des injustices et de la souffrance. Pas besoin de passer par des scènes extrêmement caricaturales et de grossiers traits de production (des costumes aux décors, en passant par les mines patibulaires des soldats) pour nous faire passer un tel message. Sans compter que dans sa peinture d’un état autoritaire, le film a des allures d’europudding mal fagoté rejouant l’idée profondément anti-cinégénique que toute bonne représentation d’une dictature se doit de n’adopter que deux couleurs : marron et gris.