Les Éléphants

Les Éléphants

de Emmanuel Saada

  • Les Éléphants

  • France2013
  • Réalisation : Emmanuel Saada
  • Scénario : Emmanuel Saada
  • Image : Emmanuel Saada, Benjamin Louet
  • Son : Arnaud Julien, Alexandre Andrillon, Mathias Large
  • Montage : Margot Meynier, Emmanuel Saada
  • Producteur(s) : Natacha Delmon-Casanova, Pierre-Emmanuel Le Goff, Emmanuel Saada
  • Production : La 25e Heure
  • Interprétation : Cathy Nouchi (Luna), Cendrine Genty (Emilie), Damien Roussineau (Alex), Violaine Fumeau (Daphné), Léna Herbreteau (Violette), Caroline Filipek (Caroline), Mikaël Chirinian (Thibaud)...
  • Distributeur : La 25e Heure
  • Date de sortie : 19 février 2014
  • Durée : 1h28

Les Éléphants

de Emmanuel Saada

La fragile force de l'être


La fragile force de l'être

Donner corps aux émotions, montrer la matérialité du silence, voilà l’essai réussi d’Emmanuel Saada avec Les Éléphants, un film sensoriel où des situations vues mille fois au cinéma prennent une profondeur et une intensité nouvelles. Des gros plans, des visages songeurs, des regards échangés, une lumière douce et diffuse… Par touches impressives, les relations se dessinent entre des personnages silencieux, encore sans nom, liés les uns aux autres dans un film choral où chaque individu existe avant tout par la force de ses états d’âme. Leur histoire, passée et présente, n’est dévoilée que par bribes au fil de séquences hypnotiques. Ainsi le film parcourt une année dans la vie d’un groupe d’amis. Mois après mois, leurs tristesses et leurs joies sont explorées avec pudeur : qu’il s’agisse du désir d’enfant, de la peur de la paternité, du délitement du couple, de la recherche de ses origines, de la complexité des liens filiaux et fraternels… Dans cette fresque intimiste, le gros plan est maître pour saisir le moindre tressaillement sur les visages contrits. D’ailleurs, ce film impressionniste exalte par-dessus tout la beauté et la sensibilité de ses interprètes, forts d’un long travail de préparation avec le réalisateur, dont la mise en scène se construit sur un respect et un amour visibles pour tous ses acteurs. Sur l’écran baigné d’une lumière suave, le flou n’est jamais loin et la profondeur de champ vacille sans cesse, comme la psyché de ces personnages tourmentés.

Dévoiler le caché

Après plusieurs courts-métrages et de nombreux films de commande, Emmanuel Saada est ici scénariste, réalisateur, directeur de la photographie et monteur. Avec ce film monté avec un budget dérisoire et distribué en partie grâce au crowdfunding, il mène à bien un projet marginal dans sa forme comme dans son mode de création. Les partis pris esthétiques forts sont tenus de bout en bout, au risque de rebuter par une lenteur et un silence parfois difficiles à supporter. Si ce cinéma de l’état d’âme ne se laisse pas facilement apprivoiser, il possède pourtant la force de sa cohérence. Film en creux, Les Éléphants montre ce que le montage a plutôt l’habitude de couper : les moments de latence dans l’action, les instants d’hésitation dans les échanges, pour saisir toute l’ambivalence de relations humaines à la fois simples et complexes. Ainsi la séparation d’un couple est montrée rapidement, sans être audible, derrière la vitre d’un café, puisqu’il est inutile de s’attarder sur des échanges déjà entendus mille fois au cinéma. En revanche, il est bien intéressant d’observer les regards fuyants, les mains tremblantes, les mâchoires serrées, ces éclats de vie cristallisés par le silence et la brièveté de la scène. Plus tard, le conflit entre une mère-célibataire et sa propre génitrice n’est signifié que par des rencontres lapidaires, sur le pas d’une porte, sans dévoiler ou presque le contenu de visites tendues. Le temps habituellement éludé devient le temps montré et le sens ne se construit que dans la durée, laissant parfois un doute troublant sur la nature des relations entre les personnages, ou même sur la réalité de leur présence, quasiment spectrale. Cette ambiguïté du sens permet d’échapper au champ de l’exercice de style pour faire des Éléphants un objet intrigant et singulier. Ainsi Emmanuel Saada livre une fiction sensible dont il se dégage une douceur rare et précieuse.

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