« Il n’y a pas de deuxième acte dans les vies américaines »
Francis Scott Fitzgerald
Si Les Recommencements est bien un documentaire, le film prend des allures de récit mythologique dès son ouverture dans une nuit noire, bientôt transpercée par des éclairs de lumière jaillissant de lampes torches. Nous sommes au beau milieu de barques de pêcheurs amérindiens, mais le saumon, jadis abondant et dont vivent les membres de la tribu Yurok, se fait désormais rare : sans que l’on sache vraiment pourquoi (« le fleuve est malade, les hommes sont malades », nous dit-on), les poissons ne reviennent plus comme ils l’ont toujours fait. De cette communauté du nord de la Californie en train de se disloquer émerge alors la figure d’Al Moon, un homme étrange et solitaire, qui vit en marge de sa réserve, à la fois paisible et constamment sur le qui-vive.
Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter ne cachent pas leur présence à ses côtés : elles lui parlent, lui répondent et l’écoutent se raconter. Ce qui n’empêche pas le film de plonger dans la psyché du personnage : ponctuellement, sa parole intérieure murmurée en voix-off (coécrite avec les cinéastes et inspirée de leur correspondance) accompagne le mouvement du film comme une méditation faite de souvenirs et d’aphorismes. Commence alors un road movie documentaire : Al Moon prend la route vers Kansas City, pour aller retrouver ses anciens camarades de bataillon (comme lui vétérans de la guerre du Vietnam) qu’il n’a pas revus depuis plus de quarante ans. « Je dois remonter le temps », confie-t-il dans l’obscurité. « Comprendre ce qui s’est passé. C’est une vieille malédiction. Toute cette folie. L’enfer qu’on porte en soi. La culpabilité. (…) Je dois revoir ces hommes. Pour recommencer. Renaître de mes cendres. »
Déroutes
Au fil de son trajet vers l’est, Al remonte le cours de sa mémoire, comme les saumons remontent celui des rivières pour revenir sur leur lieu de naissance après avoir traversé les océans, souvent blessés ou meurtris, afin de transmettre la vie à leur tour. Mais le voyage remonte aussi le passé d’un pays, en faisant défiler les ruines des U.S.A. – lotissements abandonnés, voitures rouillées gisant sur les bas-côtés, etc. Le film varie dans cette perspective les échelles de perception de la réalité, passant de très gros plans, presque tactiles, à de larges panoramas confrontant l’individu aux dimensions cosmiques des ciels ou des paysages. Plus largement encore, le film articule des matières et des régimes d’images très hétérogènes : l’intériorité émotionnelle du personnage et l’observation documentaire, le présent et le passé, le rêve et la pleine conscience, faisant de ce trajet un véritable trip d’où ressurgit l’Histoire traumatique des États-Unis (les guerres indiennes, la catastrophe écologique). Par bribes, les souvenirs affleurent à la surface du film, à commencer par ceux de la guerre du Vietnam où Al était parti fier d’arborer les couleurs et les valeurs de l’Amérique. Face aux Vietnamiens, il s’est toutefois reconnu pour ce qu’il était, un Indien, ressemblant bien plus à ceux qu’il combattait qu’à ses frères d’armes. Il le résume d’une phrase : « Là-bas, j’avais le visage de l’ennemi. » Car son peuple a lui aussi été colonisé, martyrisé et massacré par la même armée dont il portait l’uniforme ; c’est comme s’il avait été, à rebours, le témoin et même le complice du destin de sa communauté.
Au bout de la route, Al retrouve bien ses anciens camarades de régiment, mais sans que le film ne conduise à une révélation : la scène vers laquelle il tendait tout entier, et qui aurait dû en constituer le climax, se voit escamotée. Après avoir soigneusement repassé sa chemise et enfilé son beau costume, Al essuie ses larmes, se ressaisit, sort de sa chambre d’hôtel pour aller rejoindre ses compagnons d’autrefois, et quitte le cadre. Le fameux cliché selon lequel le trajet compte plus que la destination est réactivé ici par le mouvement même du récit : en entreprenant ce voyage, Al Moon partait en fait à la recherche de lui-même et son errance s’avère sans fin, comme le film dont le dénouement reste en suspens. « Home is a place some of us never find. » Cette phrase, graffée sur le mur d’un lotissement à l’abandon, rappelle une question clef du road movie : y a‑t-il seulement une maison où rentrer une fois le chemin parcouru ? C’est par là que Les Recommencements s’inscrit paradoxalement dans cette tradition typiquement états-unienne qui envisage la traversée des espaces infinis de l’Amérique comme des trajets à la fois existentiels et introspectifs, mais aussi politiques.