Dès les premiers plans des Violons du Bal, Michel Drach se met en scène : il y arrache les pages de son scénario, qui sont emportées par le courant d’un fleuve. Cette ouverture illustre l’horizon poétique du cinéaste, tout en annonçant la nature flottante (et itinérante) de son film. Constamment sur les routes (en train, en moto ou en auto), ce dernier ne s’attarde en effet jamais bien longtemps dans un même lieu. Le récit autobiographique oscille régulièrement entre les images en noir et blanc de Michel Drach adulte – qui joue son propre rôle avant d’être remplacé par son ami Jean-Louis Trintignant –, et les souvenirs de son enfance sous l’Occupation allemande, qui sont ici paradoxalement reconstitués en couleurs, de manière à renverser les codes habituels d’alternance entre le présent et le flashback. À mesure que le personnage retourne sur les lieux de son passé (son appartement familial parisien, le Cirque d’hiver, sa vieille école, etc.) pour y faire des repérages, ses réminiscences surgissent au sein du montage.
Cette reconstruction mémorielle se manifeste jusque dans les choix de distribution : la femme de Drach, Marie-José Nat, incarne à la fois son épouse et sa propre mère, tandis que son fils David joue son double enfantin, étrangement vêtu d’un costume de marin dont Drach ne se souvient pas – comme si la mémoire, elle aussi en perpétuel mouvement, superposait les visages et créait de nouveaux détails. Le film invente de la sorte un dispositif introspectif et sensible reposant sur de multiples transitions : les passages du noir et blanc à la couleur relient les personnages, les époques, les lieux et les situations, en même temps qu’ils symbolisent les états transitoires de l’histoire qui se rembobine ici. Michel Drach ne filme jamais frontalement ni les répressions de Mai 68, ni la guerre – pas de mort et pas de sexe, donc –, mais pose plutôt son regard (d’enfant ou d’adulte) sur les moments de rupture, d’entre-deux, qu’il s’agisse de la situation des personnages (en transit entre la France et la Suisse) ou des soubresauts du monde (l’arrivée du régime nazi). Par son caractère pudique et introspectif, Les Violons du Bal traduit de la sorte les sentiments d’angoisse et de désarroi de ces êtres qui, comme les pages du scénario, partent lentement à la dérive.