L’ouverture de L’Espèce explosive nous plonge au cœur d’un affrontement entre agriculteurs et chasseurs argonnais autour de la gestion de l’agrainage des sangliers, dont la prolifération dite « explosive » ravage les cultures. La chasse apparaît dans cette région comme le loisir privilégié d’une poignée de nantis, tandis que les agriculteurs en essuient les conséquences – jusqu’au jour où M. Brun, un céréalier à bout de nerfs, en vienne au meurtre. Un fait divers, un village traversé par des tensions et une enquête à mener : tous les ingrédients du polar rural semblent alors réunis. Mais les conventions du genre se voient rapidement déjouées lorsque l’enquête est confiée à Fulda (Alexis Manenti), un gendarme corse récemment rétrogradé et présentant un sérieux penchant pour la bouteille. Plutôt que de faire progresser l’intrigue policière, les méthodes peu orthodoxes de l’homme la font au contraire stagner : alors qu’il vient recueillir un témoignage, il est par exemple distrait par une mouche en train de se noyer dans un verre d’eau. Ses pics d’excentricité permettent de contrebalancer l’austérité de la chronique paysanne du début et tiennent ainsi le film à distance de l’analyse sociologique. De fait, L’Espèce explosive travaille plutôt une logique digressive et délaisse progressivement le fil de l’enquête pour s’attarder sur des détails anecdotiques, tels qu’une recette de petits sablés à la cannelle ou encore les tasses de café moisies du commissariat.
Si les personnages se refusent au jeu de l’enquête, c’est que Sarah Arnold s’intéresse, sous le vernis de l’intrigue policière, aux linéaments d’une désobéissance commune. En tuant un notable, M. Brun refuse d’accepter son sort et de continuer à « dire merci alors qu’on lui pourrit la vie », comme le résume Fulda. Mais le film suggère que s’émanciper ne revient pas seulement à rompre avec les rapports de domination : il faut aussi laisser libre cours aux désirs qui sommeillent en soi. C’est précisément ce qui se joue dans la relation entre Fulda et Stéphane (Ella Rumpf), la psychologue affectée à la gendarmerie : ils transgressent le cadre thérapeutique et se retrouvent, au gré de péripéties loufoques, à mener une perquisition sous l’emprise de substances hallucinogènes. Cet épisode psychédélique met alors à nu les désirs enfouis de l’homme et révèle sous ses airs bourrus, une sensibilité jusqu’ici insoupçonnée : celle d’un être profondément romantique. Si le décalage entre le sérieux de l’intervention et l’état second du duo donne lieu à une séquence d’un humour mordant, le film succombe toutefois ici à une lecture psychologisante qui voudrait que, momentanément débarrassé de ses inhibitions, Fulda révèle enfin sa « vraie » nature. De la même manière, la présence des sangliers se cantonne à l’expression d’un inconscient refoulé : tapis dans l’ombre comme une menace susceptible de faire irruption à tout instant, ils ne dépassent jamais le rôle de symbole représentant l’animosité des désirs qui couvent chez les protagonistes. À l’image de ses sangliers (dont le caractère artificiel est renforcé par l’approximation des effets spéciaux), le film pâtit ainsi d’un certain manque de consistance pour réussir à incarner pleinement la fureur qu’il laissait présager.