Le 23 novembre 2006, dans un hôpital londonien, Aleksandr Litvinenko, ancien officier du FSB (ex-KGB), mourait après une agonie de trois semaines, victime d’un cas rarissime d’empoisonnement criminel par une substance radioactive. L’homme accusait publiquement son ancienne hiérarchie de corruption, de meurtres et de liens avec le crime organisé, et s’était mis en dissidence ouverte avec l’État dirigé par son ex-collègue Vladimir Poutine et qu’il présentait comme corrompu et anti-démocratique. Le cinéaste et auteur de théâtre Andreï Nekrassov retrace ici les dix dernières années de la vie de son ami « Sacha », de sa recherche de vérité sur les turpitudes sur lesquelles se bâtit selon lui le pouvoir du Kremlin, et tâche d’offrir au passage un éclairage sur les dessous d’affaires criminelles et politiques entachant l’histoire récente de la Russie.
« Acquis d’avance »
En s’ouvrant sur des images de l’hôpital où Nekrassov assiste à l’agonie de son ami « Sacha », le documentaire s’expose d’entrée de jeu à un écueil : la subjectivité induite par l’approche personnelle du sujet, s’agissant des liens personnels du réalisateur avec la victime. L’écueil devient assez vite un boulet, lorsque le film devient moins une enquête sur les faits dénoncés par Litvinenko qu’une mise en images de ces accusations elles-mêmes. De fait, c’est majoritairement un Litvinenko longuement interviewé qui mène le débat, forgeant de lui-même le contenu des deux tiers du films en énonçant thèses et accusations, sans crainte d’être contredit par un interlocuteur acquis d’avance à sa démarche. Si quelques images d’archives viennent à point nommé rappeler le principal fait d’armes qu’on connaît à l’homme (en 1998, lui et plusieurs collègues avaient reconnu avoir reçu l’ordre de leurs supérieurs d’assassiner l’oligarque Boris Berezovski), la plupart des pistes qu’il lance concernant les responsabilités du Kremlin et du FSB (qu’il voit notamment derrière les attentats commis en 1999 à Moscou et attribués à des terroristes tchétchènes) ne sont évoquées que sur la foi de ses seuls dires. Choix d’autant plus regrettable que Litvinenko n’était, déjà à l’époque, pas le seul à nourrir des soupçons à l’égard des services de sécurité, voire des institutions de son pays, et qu’il eût donc été envisageable de réunir plusieurs points de vue, convergents ou non, sur les affaires évoquées. Or, Nekrassov préfère ne citer qu’un ancien collègue et compagnon de dénonciation traitant Litvinenko d’ « ordure » parce que celui-ci a fait cavalier seul, et ainsi, plutôt que proposer une autre vision des choses, souligner le relatif isolement de « Sacha » dans sa lutte.
« L’émotionnel sur l’informatif »
Les questions essentielles posées (qui gouverne vraiment la Russie ? la démocratie y a‑t-elle un avenir ? qui veut la peau de ceux qui cherchent la vérité ?) ainsi inventoriées, personnifiées et orientées sans véritable contrepoint, la fiabilité des pistes lancées en réponse en est à ce point fragilisée qu’on en viendrait presque à se demander s’il faut, après tout, croire sur parole un ancien du KGB qui accuse ainsi les siens… Le film déçoit parce qu’au fond, plus hagiographique que documentaire, il cherche moins à mettre au jour une réalité qu’à la promouvoir et à mettre en valeur celui qui la transmet, et ce faisant amoindrit la portée du discours qu’il tire de celle-ci. Sans doute est-ce précisément l’apparente évidence — accréditée par les médias et autres publications — de la nature néfaste des arcanes de la vie politique russe qui pousse le réalisateur à ne pas questionner plus sérieusement les thèses les plus audacieuses de Litvinenko. Ce qui est certain, c’est que Nekrassov préfère jouer de sa proximité avec « Sacha » pour faire adhérer le public à son message, quitter à faire empiéter l’émotionnel sur l’informatif dans ce qu’il montre. S’il remplit sans faillir sa part d’hommage au combat de l’ancien espion, la tâche qu’on pourrait croire incomber à tout documentariste consciencieux (prendre du recul, mettre en perspective les assertions de ce dernier en interrogeant la réalité de la Russie) se révèle bien plus délicate pour lui. Lorsqu’il se détache de la figure de son intervenant favori pour chercher ailleurs matière à nourrir son discours, il semble acculé à faire feu de tout bois. Il n’en ramène pour l’essentiel que considérations périphériques plus ou moins intéressantes (pour un Berezovski prodiguant une vision brutale du rapport du peuple russe à ses dirigeants, on doit endurer un André Glücksmann bouche-trous, pérorant et posant en conscience de l’Occident) et enquête complémentaire où les faits rapportés ont moins d’importance aux yeux du cinéaste que les sanglots d’une population se sentant spoliée.
« Reste à faire »
Ne reste plus alors à Nekrassov, pour porter son message, qu’à se ramener à la figure facile d’accès, car emblématique et forcément émouvante, d’un Litvinenko agonisant, figure qu’on fige dans le gisant du martyr laissant une veuve éplorée, champion de l’entente entre les peuples converti à l’islam sur son lit de mort, dont on conclura l’hommage et le film par un procédé digne de Hollywood : un portrait de famille. À ce dernier moment, l’hagiographie a déjà supplanté le documentaire, et la vérité amère des informations ramenées de cette nage en eaux troubles s’est diluée dans le spectacle donné de tragédies individuelles et collectives. Le personnage de l’espion rebelle est, lui, idéalement apprêté pour la postérité, et attire déjà l’œil des producteurs de fictions « based on a true story » — on murmure que Michael Mann et Johnny Depp seraient sur les rangs. De vrais films sur ce que Litvinenko cherchait à jeter à la face d’un monde endormi — l’état alarmant du processus démocratique en Russie, les collusions qu’on y perçoit entre politique, économie et crime organisé — ces films-là restent à faire.