Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse et la mandarine

Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse et la mandarine

de Amei Wallach, Marion Cajori

  • Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse et la mandarine
  • (Louise Bourgeois: the Spider, the Mistress and the Tangerine)

  • États-Unis2009
  • Réalisation : Amei Wallach, Marion Cajori
  • Image : Mead Hunt, Ken Kobland
  • Montage : Ken Kobland
  • Producteur(s) : Marion Cajori, Amei Wallach
  • Production : The Art Kaleidoscope Foundation
  • Interprétation : Louise Bourgeois, Jean-Louis Bourgeois, Jerry Gorovoy, les Guerilla Girls, Charlotta Kotik, Frances Morris, Robert Storr, Deborah Wie
  • Entretien : Amei Wallach
  • Distributeur : Pretty Pictures
  • Date de sortie : 9 décembre 2009
  • Durée : 1h35

Louise Bourgeois : l’araignée, la maîtresse et la mandarine

de Amei Wallach, Marion Cajori

Les statues meurent aussi


Les statues meurent aussi

Aussi bien portrait biographique qu’exposition filmée d’œuvres muséales, ce documentaire ouaté n’est pas particulièrement excitant. Tentant de s’accorder à la maxime maîtresse de l’artiste (« Si votre volonté est de refuser d’abandonner le passé, vous devez le recréer »), le film souhaite renouer les fils entre expérience intime et exposition publique, entre un passé meurtri et un présent recomposé. La comparaison n’est malheureusement pas à la hauteur de la production protéiforme de Louise Bourgeois.

Si un sinistre avait l’idée saugrenue de questionner Louise Bourgeois sur son identité, bien mal lui en prendrait. Après une sacrée avoinée verbale, le malheureux se verrait rétorquer une solution qui lui paraîtrait bien surprenante, tant Mme Bourgeois navigue narquoisement entre les époques et les continents. Née en région parisienne en 1911, elle s’installe aux États-Unis en 1938 après avoir épousé un historien d’art nord-américain. Arrimée solidement à New-York, elle ne s’y échappera plus que par l’acte créatif et la pensée. Au-delà de l’appartenance du sol, parfaitement triviale pour décliner identité, l’artiste n’est pas localisable chronologiquement : œuvrant dans le présent, elle réanime le passé pour mieux le transformer en un futur possible. D’où le titre du film, juxtaposant symboles du passé et entité terrestre tangible, tendue vers la prochaine émotion. D’où, aussi, la complexité de rendre compte — à un temps T, celui du film — d’une tectonique en mouvement, en dérivation constante. Mais pourquoi pas. Marion Cajori et Amei Wallach ont tenté de porter regard et caméra devant les museaux de l’artiste et de ses farouches sculptures. Outre l’accueil réservé par la dame, qu’on ne qualifiera pas de détestable mais de sporadiquement hostile, on ne peut que mesurer l’échec de cette ambition. Et voir à quel point l’objet final s’éloigne irrémédiablement du sujet filmé.

Alternant entre moments empruntés à l’intimité de l’artiste — on la verra même pleurer à l’orée des souvenirs — et travellings sur des sculptures, le documentaire ne trouve jamais son chemin et s’enlise dans un entre-deux insatisfaisant : dans une main, la monstration lénifiante, de l’autre l’épanchement affecté. Tenter de débusquer la corde tendue entre vie et œuvre d’une artiste est souvent périlleux car le risque du penchant déterministe n’est jamais très loin. Expliquer que telle propension créative dérive d’un moment fatidique du passé relève souvent de la plus parfaite foutaise. Louise Bourgeois le dit elle-même. Le documentaire prend une autre voie qu’elle et insiste, tel un pachyderme saoul, sur l’adultère douloureux commis par son père dans les années 1920, ce dernier expliquant rétrospectivement les obsessions de son travail. On ne nie pas que les scories du passé ressurgissent dans la création, c’est même l’une des portes d’entrée les plus pertinentes quand il s’agit de comprendre le style Bourgeois, mais circonscrire ce phénomène à un seul évènement relève sinon de la supercherie, au moins du malentendu. Voilà qui est très agaçant.

L’autre malfaçon du film est, comme on le suggérait plus haut, l’inconséquence somnolente de la présentation des œuvres. Le film réussit l’exploit de rendre le dispositif du musée presque pertinent : on savait les œuvres engoncées dans les salles impersonnelles des galeries, on sait maintenant qu’elles peuvent être encore plus contraintes sur une pellicule. À voir défiler ces œuvres souffreteuses à l’écran, nimbée d’un brouillard cafardeux, on a mal pour elles. Physiquement. L’araignée « Maman », sculpture se baladant à travers le monde, traînant ses grandes pattes effilées sur les dalles extérieures des métropoles, en impose par son environnement et son ouverture à l’espace public. Ici, elles sont embaumées, comme surprises par l’incongruité morbide de leur mise en scène. Un souvenir pointe, celui du court-métrage de 1953 d’Alain Resnais et Chris Marker sur ces statuettes africaines entreposées au Musée de l’Homme, coupées de leurs origines, de leurs vies propres. Et de cette sentence frappante : « Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. » Ouvrons les fenêtres.

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