Alei répond aux mails des groupies du groupe taïwanais Mayday, auquel son frère appartient. Le jour où il entre en conversation avec Xuan, une fan, il se fait passer pour Xin, le leader dudit groupe, afin de pouvoir la rencontrer. Elle justement, qui pratique l’opéra chinois depuis Harbin en Chine continentale, débarque en tournée à Taipeh. Ils se rencontrent, se poursuivent, se sèment. Lui fait des mimiques boudeuses, elle joue la petite chef… ils se disputent, s’apprivoisent, découvrent progressivement leurs secrets respectifs, jusqu’à, qui l’eût cru?… tomber amoureux l’un de l’autre. Tout cela est assez convenu. Mais le gentil dénouement et la présence en toile de fond d’une réflexion sur la relation Chine/Taïwan relèvent le tout.
Love of May se compose de trois parties plus ou moins égales. Dans la première, les deux futurs énamourés ne se sont pas encore rencontrés. Le film s’ouvre donc sur un montage alterné : Alei écrit des mails à Xuan tout en assistant au concert de Mayday tandis que Xuan lui répond en tentant des pas de danse dans sa petite chambre d’internat. La seconde partie les réunit. Puis vient, avec la troisième partie, le moment de leur séparation, et l’on passe de nouveau à un montage alterné. Il se trouve que seule cette dernière partie est réussie : le récit, qui devient enfin un peu prenant, réussit à effacer la fadeur de la mise en scène.
De fait, malgré de jolis costumes, quelques savants effets de flou et d’esthétisantes vues de Taipeh by night, Hsu Hsiao-Ming se laisse aller à de malhabiles raccords dans l’axe, à du bourrage de plans ; son manque d’imagination visuelle laisse place à des maniérismes de jeu chez les acteurs : dans une bibliothèque, pour leur premier rendez-vous, Alei épie Xuan qui tente de le retrouver parmi les lecteurs – les deux multiplient les regards, les sourires, les grimaces, qui font perdre toute intensité à la scène. En outre, certaines séquences manquent de crédibilité visuelle – pourquoi, sur un pont suspendu de cinq mètres de large, Xuan et Alei marchent en levant les bras comme s’ils évoluaient le long d’un fil de funambule, alors qu’ils sont poursuivis par la police ? Le montage aussi se permet des affèteries malvenues, comme ces quelques ralentis injustifiés – est-ce que le poinçonnage du ticket de Xuan dans le train en méritait vraiment un ? – ou même clichés – lorsqu’Alei et Xuan se croisent pour la toute première fois, ou lorsque Xuan quitte Taipeh en car après avoir croisé pour la dernière fois, et sous la pluie battante, Alei sur son scooter…
En revanche, le contexte des relations sino-taïwanaises que Love of May installe en son arrière-plan mérite d’être considéré. Alei est taïwanais, Xuan est « continentale ». Il participe à un groupe de rock, elle fait de l’opéra chinois. Il découvre les flocons de neige de la Chine septentrionale, elle s’éprend des fleurs de mai que le climat subtropical de Taïwan fait éclore. Surtout, il se moque de son accent : « C’est vrai que tu roules carrément la langue (…) nous on laisse la langue tranquille, vous vous roulez la langue comme une maladie. » Quand Alei accompagne son frère en tournée sur le continent, il se heurte vite à un problème de visa. L’amour de Xuan et Alei va ainsi se bâtir sur cette série d’oppositions : de caractère, de culture, de pays… d’accent. La passion naît de la différence autant que de la proximité : un seul bras de mer sépare la Chine de Taïwan, sans que depuis cinquante ans leurs relations n’aient cessé d’être orageuses.
La conclusion de l’amourette Alei-Xuan est plutôt attendrissante – on ne la déflorera pas. Et contrairement au reste du film, les passages burlesques tombent juste, les gags font mouche, et une relative poésie surgit soudainement : Hsu Hsiao-Ming emporte le morceau au finish. Mais la partie la plus belle et la plus intéressante du film consiste dans les deux flash-backs par lesquels on reconstitue l’histoire familiale de Xuan. Feng raconte à Alei comment son mari, le grand-père de Xuan, a gagné Taïwan en 1949, abandonnant derrière lui, sans le savoir, un enfant. Plus tard, la découverte d’une famille qu’il ne se connaissait pas le bouleverse : il est incapable de revoir son fils. Mais il envoie à sa petite-fille un livre dédicacé par le leader du groupe Mayday. Cela donne un petit court-métrage presque autonome au sein du film, et d’une très belle maîtrise formelle. C’est ce petit moment d’émotion qu’on retiendra de Love of May.