Lovelace
  • Lovelace

  • États-Unis2013
  • Réalisation : Rob Epstein, Jeffrey Friedman
  • Scénario : Andy Bellin
  • Image : Eric Alan Edwards
  • Décors : William Arnold
  • Costumes : Karyn Wagner
  • Montage : Robert Dalva, Matt Landon
  • Musique : Stephen Trask
  • Producteur(s) : Heidi Jo Markel, Laura Rister, Jason Weinberg, Jim Young
  • Production : Animus Films, Millenium Films, Eclectic Pictures, Telling Pictures, Untitled Entertainment
  • Interprétation : Amanda Seyfried (Linda Lovelace), Peter Sarsgaard (Chuck Traynor), Sharon Stone (Dorothy Boreman), Robert Patrick (John Boreman), Juno Temple (Patsy), Chris Noth (Anthony Romano), Bobby Cannavale (Butchie Peraino), Hank Azaria (Jerry Damiano)...
  • Distributeur : Hélios Films
  • Date de sortie : 8 janvier 2014
  • Durée : 1h33

La position du missionnaire


La position du missionnaire

En 2005, Fenton Bailey et Randy Barbato revenaient avec Inside Deep Throat sur Gorge profonde, certainement l’un des films les plus rentables de l’histoire du cinéma[1]Tourné pour un budget de 50.000 dollars, dont la moitié consacré à la musique, il a rapporté entre 50 (chiffre officiel) et 60 millions de dollar.. C’est aujourd’hui avec un casting en béton que Rop Epstein et Jeffrey Friedman (déjà au chevet d’Allen Ginsberg en 2010 avec Howl) s’intéressent à l’actrice principale du film : Linda Lovelace. Et, en dehors de poses simplistes et réactionnaires, on a peine à voir ce que les cinéastes veulent faire de leur sujet.

Période bleue

Au moment où sort Gorge profonde, en 1972, l’Amérique est en pleine révolution sexuelle et le classement X n’existe pas encore : c’est l’occasion pour l’industrie des blue movies de livrer certaines de ses œuvres les plus ambitieuses, telles que l’onirique Derrière la porte verte, ou The Defiance. Gorge profonde est une comédie potache, sans commune mesure avec ces deux films, avec un scénario prétexte – une jeune femme qui se croit frigide découvre qu’elle a le clitoris au fond de la gorge – et quelques vagues ambitions formelles.

Le succès surprise du film vient certainement des performances de son interprète en matière de fellation – grâce à une technique que Linda Lovelace elle-même prétendait « inspirée de celle des avaleurs de sabre ». Débutant la vague du « porno chic », Gorge profonde dédouane les blue movies auprès de la bourgeoisie et Linda Lovelace devient une icône de son époque.

Derrière Gorge profonde

Plusieurs voix résonnent en off, posant des questions qui posent tout de suite le ton : Linda Lovelace n’est qu’une image, qui dissimule une grande part d’ombre. Le film dévie relativement vite d’une progression chronologique, pour s’attacher à souligner combien ce qui a été vu de la vie de la jeune femme est différent de ce qui s’est réellement passé. Usant, sans abuser, des effets de répétition avec un changement de point de vue, le duo de réalisateur déroule tranquillement une histoire sordide, avec un but qui se fait jour au fur et à mesure : poser Linda Lovelace comme un symbole des victimes de violence domestique, en racontant sa vie avec son mari, Chuck Traynor.

Les meilleures intentions

Ce que raconte le film est, en effet, parfaitement épouvantable, et l’on pourrait louer le travail des réalisateurs, qui se gardent de donner dans le pathos, préférant une reconstitution partiale mais cohérente d’années 1970 aux sons et aux images proches de la blaxploitation. Pourtant, quelque chose gêne : aussi longtemps que Gorge profonde, son tournage et sa carrière sont au centre de l’intrigue, le film détourne le regard, semblant vouloir faire preuve de dignité et de pudeur – deux qualités qui semblent, de l’avis des réalisateurs, manquer cruellement à leurs protagonistes masculins. Mais ce sont quelques mots prononcés par Linda Lovelace elle-même, alors qu’elle présente son livre, qui vont résumer la position du film : « lorsque je me suis mariée avec Chuck, il m’a forcée à des pratiques sexuelles que je ne connaissais pas, dont je n’avais même pas idée ».

Ainsi, la pudeur du film va jusqu’à ne pas même citer la fameuse fellation – certainement évoquée par Linda Lovelace. Plutôt que de pudeur, on parlera alors de pruderie. Lovelace semble donc vouloir se faire l’avocat d’une sexualité bridée, conservatrice – disons même reproductrice. La libération sexuelle et l’émancipation des années 1970 seraient aussi coupables que Chuck Traynor des abus dont Linda Lovelace a été victime. Terriblement hypocrite, le film capitalise largement, et au fil de longues scènes suggestives, sur l’aura – si peu, finalement – sulfureuse de son personnage sans jamais l’assumer. C’est faire bien peu justice à cette malheureuse Linda Boreman.

Notes

Notes
1 Tourné pour un budget de 50.000 dollars, dont la moitié consacré à la musique, il a rapporté entre 50 (chiffre officiel) et 60 millions de dollar.

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