En macro-économie, la loi veut que le total de billets et de pièces d’un pays soit égal à sa réserve d’or, sous peine d’inflation galopante et d’effondrement de la monnaie. Des concepts bien trop sérieux pour trois drôles de dames réunies par le sort, Bridget, Nina et Jackie, obligées pour survivre à voir déchiqueter sous leurs yeux effarés des millions de dollars à la Banque Fédérale américaine, dans laquelle elles travaillent. Un jour, le trio se révolte contre cette absurdité. Une jolie comédie enlevée, riche de quelques piques bien épicées contre le modèle économique américain.
Bridget, quinquagénaire épanouie et au demeurant plutôt heureuse, est dans tous ses états : son mari, au chômage depuis un an, ne quitte plus son sofa, et leur maison de bons bourgeois de la middle-class risque de lui passer sous le nez. Alors, cette sage mère au foyer décide de jouer le tout pour le tout et de trouver un emploi. Après moult recherches, elle finit par se faire embaucher comme femme de ménage à la Réserve fédérale américaine. Abasourdie par ce qui se trame – la destruction de millions d’argent frais et leur disparition dans la benne à ordures –, elle décide de monter une escroquerie envers et contre tout le dur système de surveillance pour empocher discrètement quelque menue monnaie avec deux copines de hasard, Nina, mère célibataire, et Jackie, néo-hippie diabétique que tout le monde prend pour une droguée.
Bridget, Jackie et Nina, ce sont les disciples du pauvre de Danny Ocean, le héros des films à succès de Steven Soderbergh. Pas de casse du siècle ni de manipulations électroniques de haut vol. Un cadenas acheté dans un supermarché, un sac poubelle, des billets cachés dans le soutien-gorge ou dans la petite culotte, quelques yeux doux aux vigiles, et le tour est joué. N’ayant rien d’autre que leur culot et leur irrépressible besoin d’argent, les trois filles au caractère bien trempé réussissent ce dont tout escroc rêve : voler à la barbe et au nez de son employeur tout en faisant profil bas. La technique est drôle, et permet quelques clins d’œil appuyés au film de genre, résumé à une économie de moyens impressionnantes : le mot de passe pour le casse ? Un doigt passé sur les sourcils. Voler ? Il suffit de danser devant la caméra de surveillance tout en jetant l’argent… dans une poubelle, récupérée par une complice femme de ménage. Les rendez-vous ? Dans les toilettes des filles, bien sûr, seul endroit où la caméra ne peut s’immiscer.
Callie Khouri, réalisatrice dont on ne rattachera le nom qu’au scénario de Thelma et Louise, affirme déjà un véritable talent pour la comédie. Bons mots et rythme soutenu s’enchaînent au rythme de flash-forwards montrant la bande d’escrocs (femmes et époux mêlés à l’affaire) rigolant de leur bonne blague lors de leur garde à vue. La réussite de Mad Money tient d’abord à ces héroïnes ordinaires, réussissant des actes extraordinaires comme si rien n’était plus facile au monde. Smicardes le jour, millionnaires la nuit, ces petites frappes ne se rendent pas compte de ce qu’elles font : voler des billets qui vont être détruits, est-ce vraiment du vol quand l’honnêteté n’est pas récompensée ? Peut-on leur en vouloir quand elles ne font qu’appliquer la philosophie constitutive de l’Amérique ? Et quand la police, ne sachant plus quoi faire d’elles, les somme de payer leurs impôts sur l’argent qu’elles ont volé, elles ne peuvent qu’écarquiller de grands yeux d’incompréhension.
Car Mad Money, c’est aussi une satire réussie des États-Unis, comme seuls les Américains savent le faire. À Nina qui refuse d’abord de faire partie de son escroquerie en lui assénant un « Je ne veux pas des choses que je ne peux pas avoir », la comploteuse Bridget rétorque : « Est-ce que tu vis en Amérique ? » Loin d’un idéalisme à la Capra, Mad Money saisit les contradictions de cette terre promise où tout va pour le mieux ma bonne dame, mais où l’on en est aussi réduit à toute forme d’extrémité pour survivre. Les thèmes brassés sont larges et en réalité peu approfondis, car les ressorts comiques restent au fond la principale préoccupation du film, bien au-delà de quelconques saillies sociales, mais on retiendra quelques répliques bien salées, comme celle de Jackie expliquant comment Bridget a eu son idée de génie : « Elle était partie faire du shopping, comme tout bon Américain» ; ou celle de Bridget à son mari, affolé que l’acte de sa femme puisse dévaluer le dollar par rapport au yen : « Eh bien, le yen n’aura qu’à prendre soin de lui tout seul. » Évidemment, on a vu plus féroce, plus profond, mais les comédies au sous-texte autre que grossier ou sexiste se font si rares qu’on se doit d’apprécier celles qui sortent du lot.
Survoltées, les trois actrices principales font merveille, de Diane Keaton dont le passage à l’âge douloureux pour une actrice s’effectue décidément comme un charme, à Queen Latifah, épatante en mère décidée à sortir ses enfants de leur destin de petits Noirs élevés dans les quartiers pauvres. On retiendra surtout la performance de Katie Holmes, qui assume la vulgarité et la bêtise de son personnage avec un plaisir communicatif. Si Mad Money ne fera pas beaucoup de vagues, il n’en reste pas moins qu’avec un cocktail si détonnant de talents, on réussit une charmante petite comédie enjouée et rebondissante. On n’en demandait même pas tant.