Le premier long-métrage de Phuttiphong Aroonpheg ressemble à une lente surimpression où un personnage prendrait la place d’un autre, jusqu’à ce que l’image originelle s’efface dans l’oubli. Le début du récit fait écho à la découverte, à la frontière entre la Thaïlande et la Malaisie, d’un charnier où furent ensevelis les corps de réfugiés Rohingyas. Un pêcheur recueille dans une mangrove un jeune homme laissé pour mort qu’il soigne et ramène à la vie. Il lui donne un prénom, Tongchai, lui apprend tous les gestes de son métier et partage avec lui son quotidien. Mais le film ne prend pas le chemin d’une histoire d’amitié ou d’un sauvetage classique et préfère installer une relation étrange et ambiguë entre les deux hommes qui, ne parlant pas la même langue, partagent avant tout leurs silences. La répétition des scènes où ils se font face en champ-contrechamp sur fond de lumières colorées et abstraites entretient non seulement un désir sous-jacent, mais aussi une forme de parenté entre eux, comme si le pêcheur avait patiemment façonné une autre image de lui-même. Le film avance ainsi à pas lents dans une ambiance onirique flirtant avec le fantastique.
La disparition énigmatique du jeune Thaïlandais, dont on raconte qu’il s’est perdu en mer, amorce une bascule narrative. Tongchai s’installe alors dans la vie de celui qui l’avait accueilli, continue de vivre dans sa maison et poursuit son travail. Dans une recherche de symétrie parfaite, le film répète certains plans de la première partie où l’étranger a désormais pris la place du pêcheur. Cette logique culmine avec le retour à la maison de la femme du disparu qui se lie avec le nouvel occupant des lieux et s’ingénie à le faire ressembler à son mari, allant jusqu’à lui teindre les cheveux de la même couleur. Cette scène aux accents hitchcockiens entérine la forme circulaire de Manta Ray, où tout semble devoir se rejouer à l’infini. Lorsque le Thaïlandais réapparaît, son allure défaite évoque ainsi celle de Tongchai au début du film. Son visage, que l’on ne revoit jamais nettement, alimente le trouble autour de ce personnage double qui semble pris dans un éternel cycle de réincarnations. L’atmosphère de thriller qui marque la fin du film semble vouloir alors raccrocher le wagon de l’intrigue politique un peu délaissée en cours de route. C’est que ce film prometteur, à force de repousser l’implacabilité du réel, donne toutefois le sentiment de s’en tenir un peu trop à une atmosphère vaporeuse. Les derniers plans sur la nage légère d’une raie manta tentent ainsi de filer une métaphore qui conserve volontairement une forme d’hermétisme.