Menina
© Urban Distribution
Menina
    • Menina
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Cristina Pinheiro
  • Scénario : Cristina Pinheiro, Ghislain Cravatte, Laura Piani
  • Image : Tristan Tortuyaux
  • Décors : Corentin Vallin
  • Costumes : Céline Breleau
  • Son : Utku Insel, Pierre Bariaud, Samuel Aïchoun
  • Montage : Isabelle Manquillet
  • Musique : Charles Crash
  • Producteur(s) : Matthieu Bompoint
  • Production : Mezzanine Films, Easy Tiger
  • Interprétation : Naomi Biton (Luisa Palmeira), Nuno Lopes (Joao Palmeira), Beatriz Batarda (Leonor Palmeira), Jean-Claude Dreyfus (M. Sertin)...
  • Distributeur : Urban Distribution
  • Date de sortie : 20 décembre 2017
  • Durée : 1h37

Menina

réalisé par Cristina Pinheiro

Pour son premier long-métrage en tant que réalisatrice, Cristina Pinheiro est partie d’un matériau autobiographique pour décrire le quotidien de Luisa, une petite fille de dix ans dans le sud de la France des années 1970, entre questionnements sur son identité (elle est fille d’immigrés portugais) et appréhension précoce du deuil (son père vient de lui annoncer qu’il va bientôt mourir). Ce qui frappe à la vision de Menina (littéralement « mademoiselle » en portugais), c’est que la réalisatrice semble vouloir prendre le contrepied d’une évocation doucereuse et nostalgique de son enfance, celle qui arrondit les angles avec les années pour ne devenir qu’une pâle évocation hagiographique d’une famille. Au lieu de s’engouffrer dans le pathos qui lui tendait les bras, Cristina Pinheiro propose un récit où s’entremêlent avec une certaine habilité plusieurs enjeux : en devenant la seule confidente de son père qui se sait condamné par un cancer, Luisa, telle une Ponette qui n’aurait pas bénéficié de la même écoute et des mêmes attentions que l’héroïne du film de Jacques Doillon, va devoir s’accommoder de cette terrible vérité tout en composant avec son propre éveil au monde extérieur, loin de sa mère avec qui elle entretient une relation conflictuelle ou son trop grand frère avec qui elle n’a tissé aucune complicité. Son principal rempart deviendra la croyance, quelle qu’elle soit, manière poétique de se protéger dans le déni. Ainsi, la mise en scène se détache par endroits du naturalisme de circonstance pour prendre les contours de plusieurs fables que la fillette se raconte avec conviction : la mort promise peut par exemple prendre le visage d’une blonde mystérieuse avec qui le condamné se ferait la malle, le sang de cochon avalé en grande quantité pourrait – on ne sait pas selon quelle logique – préserver ce père tant aimé du sort qui lui est réservé, etc.

La disgrâce

Peut-être parce qu’elle souhaite se projeter sans concession à travers le portrait de cette fillette, Cristina Pinheiro ne mise jamais sur le potentiel de séduction de sa jeune brillante interprète. Restituant avec tact les ambiguïtés de l’enfance (avec son lot de mensonges, d’affirmations de mauvaise foi, autant de témoignages d’une immaturité parfaitement normale), la réalisatrice rejette en bloc cette mignonnerie qui la menaçait. Cette dureté qui caractérise la majeure partie des personnages peut même constituer la limite du film tant se dégage parfois une raideur (dans les dialogues parfois trop explicatifs, dans le montage qui enchaîne parfois trop rapidement les scènes-clés et ne laissent pas assez d’échappatoires à ses personnages) qui trouve son acmé dans les rapports difficiles entre Luisa et sa mère tellement débordée par ses problèmes qu’elle est incapable d’empathie. Plutôt que la scène d’hystérie à la cabine téléphonique qui insiste trop sur les limites de ce personnage ignorant, on préfèrera retenir cette scène de duel d’une cruauté douloureuse au cours de laquelle la mère et la fille se toisent – alors que la première borde l’autre dans son lit – et montrent leur incapacité à se dire qu’elles s’aiment, se bornant à demander plutôt que de prendre le risque de donner sans retour. Cette scène est au fond la trajectoire la plus intéressante du film, celle qui viendra clore le film dans un drôle de face à face teinté de silence entre Luisa et son père, et qui annonce les prémices une grande solitude à venir : ponctuée d’absences en devenir et de silences culpabilisants, cette enfance-là voit s’évanouir son innocence (mais ne s’agit-il pas d’un mythe de l’enfance ? Luisa n’a-t-elle jamais été innocente ?) au profit d’une prise de conscience de la perte et de la mort arrivée bien trop tôt.