My Two Daddies

My Two Daddies

de Travis Fine

  • My Two Daddies
  • (Any Day Now)

  • États-Unis2012
  • Réalisation : Travis Fine
  • Scénario : Travis Fine, George Arthur Bloom
  • Image : Rachel Morrison
  • Décors : Elizabeth Garner
  • Costumes : Samantha Kuester
  • Montage : Tom Cross
  • Musique : Joey Newman
  • Producteur(s) : Travis Fine, Kristine Hostetter Fine, Chip Hourihan, Liam Finn
  • Production : Famleefilm
  • Interprétation : Alan Cumming (Rudy Donatello), Garret Dillahunt (Paul Fliger), Gregg Henry (Lambert), Jamie Anne Allman (Marianna DeLeon), Chris Mulkey (procureur Wilson), Don Franklin (Lonnie Washington), Kelli Williams (Mlle Flemming), Alan Rachins (juge Resnick), Frances Fisher (juge Meyerson), Isaac Leyva (Marco DeLeon)...
  • Distributeur : Septième Factory
  • Date de sortie : 7 janvier 2015
  • Durée : 1h38

My Two Daddies

de Travis Fine

Famille face à tous


Famille face à tous

Avec sa barque thématique plutôt chargée, Any Day Now (que le distributeur français affuble par opportunisme… d’un autre titre anglais qui en réduit le champ de vision) impressionne en premier lieu par la délicatesse avec laquelle il en tire un drame aussi léger que sérieux, ignorant son potentiel sensationnaliste. Dans la Los Angeles de 1979, Rudy, chanteur travesti de cabaret, et Paul, avocat divorcé réticent à sortir du placard, entament une relation amoureuse forcément compliquée, eu égard à la répression sociale mais aussi à la différence des deux attitudes face à celle-ci (Rudy flirtant doucement avec l’archétype de la folle expansive et militante, énergie du comédien Alan Cumming à l’appui). Mais ce n’est pas tout : dans le même temps, Rudy prend sous son aile son voisin de palier Marco, petit garçon trisomique négligé par sa mère ; quand celle-ci est incarcérée, il entreprend d’obtenir la garde de l’enfant avec le concours juridique de son compagnon. Cela marche plutôt bien tant que les amants se font passer pour des cousins, mais quand la vérité éclate, les préjugés s’incarnent en une machine judiciaire et sociale agressive qu’il leur faut affronter ouvertement.

Si le réalisateur Travis Fine et son coscénariste n’ont de toute évidence pas peur d’user de substances lacrymogènes, les craintes légitimes du spectateur s’évanouissent peu à peu face à la légèreté de leur traitement, qui privilégie l’attention à l’humain sur la sensation des faits et ne confond jamais émotion et pathos. Tandis que la dispersion des enjeux évite au film de tomber dans les pièges de l’œuvre à gros sujet (non, le mal retitré My Two Daddies n’est pas un film sur l’homoparentalité, pas plus que sur l’éducation des enfants handicapés mentaux), celui-ci s’attache à travailler le temps de son récit (temps des relations, temps des procédures) sans jamais s’appesantir sur des étapes qui, entre d’autres mains, pourraient se faire édifiantes — quitte à guetter les silences au milieu des discours à teinter son intention dénonciatrice évidente de considérations plus discrètes : ainsi le personnage de Rudy fissure-t-il discrètement l’image de cliché qu’il pourrait véhiculer. La lutte de chacun pour exister au regard des autres (y compris du spectateur) au-delà de son archétype, à sortir du placard où l’on a tendance à le ranger (cela vaut aussi pour l’enfant handicapé), prend une importance au moins égale à celle de l’issue du combat de prétoire. Il faut voir, notamment, le traitement d’une rare délicatesse réservé au personnage de Marco, que le film s’efforce de faire exister en tant que tel au-delà de son handicap, là où la maladresse d’autres en aurait fait un objet-prétexte ou un phénomène de foire. On sent que la mise en scène se questionne sur la distance respectueuse à adopter à son endroit pour le représenter sans l’exhiber ni le réduire à une silhouette défavorisée (l’interprète enfant est lui-même trisomique), n’hésitant pas à couper pour capter ses gestes sans lourdeur, ou à le filmer de dos.

Sur l’altérité

Cette qualité du regard porté sur Marco est d’autant moins anodine qu’Any Day Now s’ouvre et se ferme sur une image de lui. Voilà qui confirme que les questions autour de l’homosexualité (acceptation par la société, a fortiori dans les années 1970 – 80 ; droit à l’adoption) ne sont pas les motivations centrales du film — qu’elles seraient plutôt des corollaires du propos plus universel qui est le sien. Rudy, Paul et Marco existent en tant que personnages, mais aussi par leur appartenance à deux catégories humaines marginalisées. Any Day Now souligne (jusqu’à sa fin, un peu lourdement accusatrice) l’ambiguïté de la réaction sociale à la demande du couple : procureur et juges affirment s’inquiéter pour le bien-être de l’enfant, or celui-ci n’est pour eux qu’un nom sur des documents — ce qui, dès lors, éclaire l’intolérance sociale au-delà du domaine de la sexualité pour suggérer un regard biaisé sur l’altérité en général. Ainsi la présence de Marco permet-elle au film de ne pas se laisser centraliser sur le cas spécifique de Rudy et Paul pour donner une autre portée au débat. C’est la part la plus ambiguë de la démarche du scénario, où la particularité d’un personnage sert de levier à un propos : l’enfant n’eût-il pas été handicapé, la démonstration (puisqu’il y en a bien une) n’aurait pas été si appuyée. Mais où, dans ce cas, situer la limite entre la mise en évidence et la grosse ficelle ? En tout cas, cela ne contredit pas la caractère salutaire du questionnement du regard entrepris par Any Day Now, au-delà de son rapport à l’actualité.

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