A priori, Noise présente tous les éléments pour marcher dans les pas du douteux et surestimé Chute libre de Joel Schumacher : chronique d’un perte de self-control ordinaire dans l’étouffante cité, érigé en semblant de règlement de comptes avec une société moderne devenue inhumaine. Le film, cependant, dément très vite cette filiation, en portant l’affaire sur un terrain plus ludique, moins signifiant mais aussi un peu moins prétentieux. Chaque nuit, dans une New York bruyante, une silhouette encapuchonnée hante les rues, force les capots de voitures pour couper les alarmes intempestives, fracasse les interphones défectueux à coups de marteau. L’homme a un visage — celui d’un Tim Robbins plutôt convaincant en bourgeois poussé à la marge sociale et psychologique, un surnom — le « Rectificateur », un ennemi — les nuisances sonores — et une mission — la paix des oreilles et des esprits new-yorkais trop accoutumés aux agressions quotidiennes à leur encontre. Démasqué par une mystérieuse jeune femme (Margarita Levieva, qu’on commence à repérer dans les rôles de jeunette à qui on ne la fait pas : Invisible, Toy Boy), il lui raconte comment le cadre ordinaire, bon mari et bon père qu’il était a progressivement basculé dans la marginalité du vigilante solitaire. Avec ces prémisses, le film de Henry Bean flirte sans crier gare avec un genre de film de super-héros low-tech et un brin déglingué, avec son personnage évoquant un intimidant cousin des justiciers miteux de Mystery Men, cette aimable parodie du genre sortie en 1999 et où figurait notamment Ben Stiller. Cette étrange parenté tient avant tout — et s’arrête — à la jouissance visible du cinéaste à raconter les errements de son héros, ses actes de vandalisme et leur réception globalement favorable par la population.
Bean s’en donne à cœur joie dans le maniérisme et le récit un peu fier de soi (montage rapide, split-screens, épisodes en forme de « oui, mais non »), montrant bien le plaisir que le simple spectacle du « casseur fou » lui procure et qu’il tâche de transmettre. Il ne perd pas de vue le côté donquichottesque, voire hallucinatoire de sa croisade (descente aux enfers annoncée par un bruit ténu, presque fantomatique ; flou s’épaississant entre défoulement personnel et croisade pour le bien commun). Mais en ne poussant guère plus loin le travail d’introspection et de mise en scène sur cette poussée de violence, en réduisant ostensiblement la question politique à une caricature (celle offerte du maire de New York par un William Hurt particulièrement cabot), il en vient de fait à une forme d’apologie sans conséquence de ces déprédations sur les biens de consommation, dont il fait une manifestation d’anarchisme « pour rire ». Le spectacle comique, un peu répétitif et à peine troublé par la question de la santé mentale du héros, ne mange pas de pain. Mais dans ces moments-là, le peu de place laissé au discours empêche l’entreprise d’être antipathique.
Répression
Le vrai faux pas de Noise, cependant, est de vouloir, dans sa dernière partie, se montrer plus sérieux. Comme s’il avait honte de l’inconséquence de ses incartades, il fait mine de leur donner une perspective propre à une subversion et un prolongement socio-politique plus palpables. Un changement d’attitude contrastant trop avec la fantaisie complaisante affichée par ailleurs pour être honnête. La résolution des problèmes sexuels du héros — induits par les nuisances sonores — dans une partie à trois bavarde avec deux jolies Slaves suffit à communiquer au film une paradoxale frigidité, comme à la lecture d’un manifeste barbant et impersonnel pour la liberté des corps. Comme mettant fin à sa récréation, le film de sale gosse se met rapidement à marcher dans les clous d’un programme scolaire imposé mais commode pour lui inspirer la copie d’un discours, fût-il bien bancal et hypocrite. Le voilà soudain sage comme une image, comme son personnage qui, quittant la clandestinité, parviendra à ses nobles fins par le biais d’une mécanique judiciaire américaine pour le coup bien idéalisée, avant de mettre fin à sa lutte (voir comment une activiste sympathisante se trouve alors discréditée) et de retourner à sa condition de cadre, bon mari et bon père, comme les moins intéressants des héros hollywoodiens qui se respectent. Drôle de parcours pour un film qui aborde la question de la soumission de la masse à un mode de vie qui leur nuit, mais y répond par l’approbation de la masse à la lutte contre ce mode de vie, puis par la fusion de cette lutte dans la masse. On préférait encore voir Bean jouer au rebelle dans sa cour de récré, plutôt que le voir retourner sa veste pour se muer en prof de civisme peu inspiré et finalement assez rétrograde.