Le vrombissement lointain d’une moto est éclipsé par un air de variété italienne. Ce bolide lancé à toute allure sur une autoroute de la banlieue londonienne, Colin (Harry Melling) le regarde passer avec curiosité depuis la banquette arrière de la voiture de ses parents. Il ignore encore qu’il occupera quelques semaines plus tard le siège passager du véhicule, blotti contre Ray (Alexander Skarsgård), un biker gay que l’on croirait tout droit sorti de Scorpio Rising de Anger et qui va l’initier aux joies douloureuses du sado-masochisme. Dans l’ivresse de leur course, le paysage se dilue alors en étincelles lumineuses, comme celles qui jaillissent ensuite d’un feu de joie auprès duquel Colin célèbre son intégration dans la communauté de motards à laquelle appartient Ray. Malheureusement pour lui, l’éblouissement cédera bientôt la place à la désillusion.
Pillion tente la greffe plutôt séduisante d’un corps étranger au sex-appeal dévastateur (la star suédoise Alexander Skarsgård) en plein cœur d’une comédie anglaise quirky à la Richard Curtis, avec ses trognes atypiques et ses pulls en laine. Après son passage fugitif sur la route, l’entrée de Ray dans la fiction tient littéralement de l’apparition, sa voix émergeant hors champ derrière Colin tandis que ce dernier commande un verre au pub où il a l’habitude de chanter au sein du quartet easy listening, composé avec son père et son frère. Dans le plan plus large qui réunit les deux protagonistes, le corps immense et musculeux de Skarsgård semble une anomalie à côté du pâle et gringalet Melling, figé dans une expression d’hébétement incrédule. Une collègue de travail de Colin soulignera ce contraste dans une scène ultérieure : « Mais comment un type pareil peut être ton petit ami ? »
L’incongruité du couple formé par Ray et Colin rend paradoxalement crédible le naturel avec lequel le virginal Colin accepte le contrat érotique radical proposé par son partenaire, dont il devient l’esclave en laisse, couché en silence au pied de son lit (quand il ne fait pas ses courses ou son ménage). Personnage en jachère au début du film, Colin a, comme le formule Ray, « une aptitude innée pour la vénération » que flatte immédiatement la beauté suffocante de ce dernier. Cette union des contraires fonctionne à plein régime grâce à la rencontre de deux natures d’acteur : le bavard Harry Melling, tout en maladresse burlesque et expressivité exacerbée, contre la statue impavide Alexander Skarsgård, sculptural androïde post-Delon que l’on savait déjà, depuis True Blood, formidablement drôle dans le registre du demi-sourire gêné et du haussement de sourcil dubitatif.
On ne peut pas dire pour autant que Pillion marque la naissance d’un auteur : c’est un premier film indépendant solidement charpenté mais sans véritable singularité formelle, d’une modestie assumée jusque dans sa fin ouverte, forcément déceptive. S’il convainc, c’est par la finesse (toutes proportions gardées : on parle d’un film où des bikers tatoués et piercés s’enfilent des soumis alignés en rang d’oignon, les fesses à l’air, sur une aire de pique-nique) avec laquelle il aborde son sujet. Laugton évite à la fois la satire grasse des pratiques SM (la drôlerie du film naît plutôt de l’adorable naïveté de Colin et de ses parents normies) et les explications psychanalytiques à la mords-moi-le-nœud (le désir « déviant » ne sera, Dieu merci, jamais expliqué par des traumas passés). Au fond, Pillion raconte que la forme prise par la relation entre deux êtres – aussi incompréhensible soit-elle pour autrui – importe peu, tant qu’ils y trouvent réciproquement leur compte. La communauté des bikers n’est pas moins aimante ou solidaire que la famille tradi de Colin ; elle fonctionne simplement selon d’autres règles. Dans un beau retournement, Ray accepte pour Colin de jouer aux couples conventionnels le temps d’une journée. Mais la nature très ritualisée de leur après-midi galante (brunch, ciné, promenade au parc) ne paraît, en fin de compte, pas si différente des règles rigides de leur pacte sexuel. Jusqu’alors, c’était Colin que l’on sentait souffrir des limites imposées à leur relation. Un gros plan sur le visage de Skarsgård, les yeux emplis d’une infinie tristesse, raconte alors l’inverse : c’est Ray qui butte, à présent, sur son incapacité à répondre tout à fait aux attentes de l’homme qu’il aime.