Est-ce son origine italienne qui rapproche ce Pinocchio animé du matériau originel de Carlo Collodi, autant qu’elle semble l’éloigner de son inévitable cousin américain ? Gageons que oui : Enzo D’Alò retrouve dans son adaptation une véritable figure de commedia transalpine, entre arlequin et polichinelle, un authentique garnement qui troque l’ingénuité de Walt Disney pour une indécrottable espièglerie. Pinocchio feint les larmes pour envoyer Geppetto, présumé violent, en prison. Il fait l’école buissonnière de son propre chef, fugue, triche, ment, non pas avec la candeur d’un nouveau venu dans le monde qui ne sait pas ce qui est bien ou mal, mais en pleine possession de ses moyens : il peut se faire mener en bateau par des brigands, mais n’ignore pas cependant sa culpabilité lorsqu’il s’engage sur un chemin de traverse. En ce sens, Enzo D’Alò renverse les questions de conscience soulevées par ce conte moral du dix-neuvième siècle : il réinvestit le personnage, le responsabilise et le rend plus adulte ; en somme, plus conforme à celui de Collodi.
Ombre portée d’un certain Walt
Il est cependant difficile pour cette adaptation de se débarrasser de son référent disneyen. L’imagerie imposée par l’Américain ressurgit dans des astuces de mise en scène, qui peinent toutefois à en recouvrir la magie : la confection du pantin, l’épave dans le ventre de la baleine – D’Alò récupère quelques canevas mais esquive maladroitement les moments de grâce inoubliables inventés par l’atemporel chef‑d’œuvre de 1940. Souffrant inévitablement la comparaison, des scènes comme l’île aux jouets où la poursuite de Monstro restent sans saveur. Ce n’est pas faute pour D’Alò de proposer un élégant travail de peintre : les décors trouvent des teintes solaires éblouissantes, riches de textures bariolées ; une matière fauve qui projette ce Pinocchio dans une Toscane sculpturale, lyrique, pleine de paysages vifs et rêvés. Cela reste insuffisant tant les corps animés sont, au mieux, un peu fades, au pire tout droit sortis de programmes télévisuels contemporains pour la jeunesse : une fée bleu fluo totalement dysharmonique, dont les apparitions rivalisent de vulgarité, jusqu’à un rap italien complètement à côté de la plaque, une audace maladroite qui échoue sans appel. Ces ancrages malvenus du film dans les plus laides esthétiques de son époque nous laissent hélas tabler sur une ringardisation vitesse grand V, accentuée par une version française plutôt calamiteuse.
Néanmoins, même un peu plombé par ces quelques fautes de goût, ce Pinocchio reste doté d’une belle énergie fantasque. C’est un apologue foisonnant, moins directif que l’adaptation de Disney, lorgnant plutôt du côté d’une certaine choralité théâtrale, celle qui a fait le succès du roman de Collodi et que Luigi Comencini a honorée avec l’ampleur qu’on sait. Se renouvelant régulièrement, le film ne manque pas de rythme, et nous emporte, avec une véritable capacité à surprendre, ou à réinventer des lieux. Volontiers irréaliste, Pinocchio tire ses plus grands mérites de ses décors, librement fantaisistes. On ne boudera pas cette relative réussite esthétique, même si l’on donne assez peu cher de sa longévité.