Auréolé d’une excellente réception à la dernière Semaine de la Critique, Plumes d’Omar El Zohairy vise indéniablement une certaine sidération. S’ouvrant sur l’image saisissante d’un corps qui s’immole par le feu, le film organise son montage autour d’une suite de tableaux (plans fixes, composition très géométrique des cadres, lumière en clair-obscur) offrant une vision cauchemardesque de la société égyptienne, dont le chaos se traduit à l’écran par le déchaînement des éléments : la poussière, la fumée, le vent et le feu. Ce monde, dans lequel vit la mère de famille incarnée par Demyana Nassar, est si hostile que la capacité des personnages à se mouvoir en son sein apparaît comme l’un des principaux enjeux de la narration. Au milieu de l’appartement exigu, dévasté ou dominé par les cheminées de l’usine qui bouchent systématiquement l’horizon, la mère semble toujours posée là, au centre ou dans un coin de l’écran. Il s’agit pour elle de s’extirper de l’image ou de se faire oublier par son immobilisme. Souvent coincée dans de trop petits tableaux qui ne disposent d’aucun recoin, elle recourt à la seule possibilité qui lui reste : baisser la tête. Une gestuelle qui revient comme un gimmick contribuant à façonner cette figure de résilience. Dès lors, c’est moins l’originalité affichée d’un film qui travaille au fond des motifs récurrents du cinéma de festival (le récit d’émancipation féminine, l’irruption du fantastique et du gore dans un univers réaliste, l’humour absurde pour se garder de tout misérabilisme ou encore le recours à des acteurs amateurs et des enfants pour amener de la vie), que la puissance oppressive de sa mise en scène qui frappe ici.
Les Temps modernes
Prenons pour exemple le point de départ du film. Lors de la fête d’anniversaire de son fils, le père autoritaire de la famille se prête au tour d’un magicien de pacotille en entrant dans une boîte ensorcelée. Si la loufoquerie de ce qui suit peut prêter à rire – le père est transformé en poule –, l’enjeu de la scène ne se trouve pas là. De manière inexplicable, la famille du disparu et leurs convives, d’abord affolés, acceptent l’invitation du prestidigitateur à entrer dans une plus petite pièce, rejouant métaphoriquement et pernicieusement le précédent numéro. Mimant quelques sortilèges pour raviver l’homme dans la poule, le magicien prend bien vite la poudre d’escampette, laissant les malheureux démunis et, à leur tour, mis en boîte. Le montage opère au cours de la séquence un resserrement du cadre qui débouche sur un plan où les silhouettes ne tiennent plus dans le champ. La mère, dont on a souligné le caractère mutique et passif, est alors sommée de se mettre en mouvement pour assurer la survie de sa famille. Mais enfermée dans des murs trop étroits, confrontée à la rudesse des éléments et encombrée de charges trop lourdes, la pauvre femme est comme engluée dans le sol meuble d’un film qui ne lui autorise aucune vitesse. Omar El Zohairy fait ainsi de la lenteur une éloquente image de la condition d’opprimé du système patriarcal et capitaliste. Être pauvre, c’est ne jamais pouvoir aller assez vite, à l’opposé de ces Formule 1 qui défilent à vive allure sur l’écran de télévision que regarde la famille à la fin du film.
Si Plumes semble bien offrir une échappatoire à la mère pour qu’elle amorce son émancipation, cette issue paraît un peu artificielle, tant ce qui joue à l’écran est la négation même d’un élan : le cinéaste opère à l’inverse une véritable dissection du petit monde qu’il a enfermé dans ses cadres. Un mouvement vers l’intérieur qui vient tout à la fois déchirer les enveloppes charnelles (du poisson éventré aux blessures béantes d’un mort-vivant) que mettre à nu la substance économique et morale qui régit la société. C’est par les mêmes gros plans que le cinéaste lie d’ailleurs les échanges de billets, arrachés à la mère comme on arrache un membre, et toutes formes d’échanges économiques (du troc au vol) avec le déchiquètement des corps. Quelque chose de l’ordre de l’anatomie semble ainsi se jouer dans ce premier film dont les personnages semblent parfois cantonnés au rôle de cobayes. Étouffée dans un décor urbain et industriel au climat infernal, la mère fait toutefois preuve d’une certaine astuce pour s’en sortir. Le burlesque qui en découle tempère la dimension mortifère de ce monde décharné et fait même de cette figure de miséreuse mutique une lointaine cousine du Charlot des Temps modernes.