Le premier portrait de Quiero Vivir donne le ton du documentaire : « Je m’appelle Juan Carlos Salazar, ma vie c’est la rue. (…) Nous étions trente-cinq enfants et sur les trente-cinq, seuls quatre ont survécu. On n’est pas dans la rue par plaisir. S’il vous plaît, aidez-nous. » Parce que Muriel Brener a enquêté sur ces enfants par le biais d’une ONG, Enda, qui leur vient en aide et les accueille, son documentaire propose sur un sujet difficile un relatif message d’espoir. Quiero Vivir tente aussi de livrer, avec peut-être un peu moins de rigueur, un éclairage sur le contexte politique et social en Bolivie. Muriel Brener ose un documentaire à la fois engagé et sensible.
Avec un certain humour, Quiero Vivir s’ouvre sur une séquence de western où deux cow-boys se proposent de descendre vers la Bolivie. Il paraît qu’on y trouve des richesses à foison dans le sous-sol… Mais ce sont des abîmes de misère dans lesquels la suite du film nous plonge. À La Paz, une réalité très sordide saute à la gorge. Elle s’incarne dans les visages de ces enfants des rues auxquels s’est attachée Muriel Brener. Ces visages sont d’abord masqués : cagoules et capuches servent de rempart contre le reste de la société, qui leur vient si peu en aide. Les visages ne se découvrent que pour la réalisatrice, qui les a apprivoisés peu à peu, avec persévérance. Ils sont beaux et bruns, indiens, elle les filme au plus près, vivement, zoomant parfois jusqu’au regard. Au début, un portrait de jeune s’achève par un arrêt sur image suivi d’un recadrage en plan serré sur le visage : on reconnaît la fin plastique des 400 Coups, et c’est là peut-être la seule référence que se permet Muriel Brener. Thème de l’enfance en péril, abandonnée par la société.
Et les visages parlent : les langues se délient, les histoires s’égrènent, pathétiques. Viols, parfois suivis de grossesses, morts des proches, maladies que l’on ne peut guérir par manque d’argent, abandons par la famille, séparations d’avec un frère ou une sœur, privations de nourriture et de toit : la vie a condamné ces enfants à une incommensurable solitude. Leur souffrance n’a d’ailleurs d’égale que leur courage. L’un d’eux déclare, avec humour, que s’il n’arrive pas à être informaticien il sera terroriste, car c’est le destin qui l’y oblige… Cependant, dans l’enceinte d’Enda, des amitiés se reconstruisent. Les éducateurs se substituent aux grands frères. Le message est le suivant, délivré par Hugo, le personnage principal du film : « Le seul espoir, c’est les enfants. Si nous les éduquons bien, quand ils seront grands ils pourront donner » — idéalisme assumé, concret, convaincant, que Muriel Brener traduit par le terme de résilience emprunté à Boris Cyrulnik.
Le film souffre probablement d’une volonté de trop en dire. Le documentaire multiplie ainsi les panoramas sur La Paz et les images de vie quotidienne, afin d’accompagner la parole des enfants. Il effleure aussi, par le biais du portrait de Hugo qui vit à Enda depuis plus de dix ans et a la chance d’aller à l’Université, le contexte politique bolivien. Muriel Brener parle de tout, des menaces qui pèsent sur la culture indienne et la langue Aymara, des rivalités entre provinces, des inégalités criantes de richesses, de la corruption, et va jusqu’à évoquer les copinages à l’université et le prix exorbitant du diplôme du bac. Elle filme aussi des manifestations qui ont apparemment préparé la victoire d’Evo Morales aux élections de 2005 — le premier Indien à être élu président depuis deux siècles, malgré la très forte majorité d’Indiens dans le pays. Le film aurait sans doute gagné à se resserrer complètement sur son sujet, les enfants des rues. Mais il est vrai que leur sort est indissociable du marasme national. Quand aux panoramas sur La Paz, ils montrent à quel point cette ville, presque un immense bidonville en fait, est engoncée, entre les montagnes, dans une sorte de cuvette super-urbanisée, où l’on conçoit que chacun y soit livré à soi-même.
Ce qui rend Quiero Vivir très attachant, c’est avant tout la sincérité de sa réalisatrice. Derrière sa caméra d’où on l’entend poser ses questions en voix off, tenant à la main un micro qui parfois rentre involontairement dans le champ, Muriel Brener a fait de la réalisation de ce documentaire, et de sa projection une nécessité à laquelle il paraît inutile de résister. Elle mène les entretiens avec finesse − une des belles scènes du film montre une jeune fille dont on devine qu’elle a été violée, cependant Muriel Brener ne la force pas à en parler. Le silence de la jeune fille en dit naturellement beaucoup plus long. La spontanéité du documentaire, parfois quasi naïve, avec force ralentis, noirs et blancs, sur-musicalisations, et l’accent sur les notions un peu rebattues de voyage, rencontre, engagement, enfance, emporte malgré tout l’adhésion, parce que l’investissement de la réalisatrice est visible à tous les niveaux. Par exemple, la gratitude de la petite fille à laquelle on offre à boire et à manger, et qui s’éloigne seule dans la rue, à la toute fin du film, est un vrai moment d’émotion : c’est ainsi que l’a voulu la réalisatrice, et c’est ainsi qu’on le reçoit. En sortant de la salle on a envie d’en savoir plus sur la Bolivie. On prend aussi conscience du problème des enfants des rues, qui est un problème mondial. Les deux objectifs de Quiero Vivir sont donc atteints.