Retour à Gorée

Retour à Gorée

de Pierre-Yves Borgeaud

  • Retour à Gorée

  • Luxembourg, Suisse2007
  • Réalisation : Pierre-Yves Borgeaud
  • Scénario : Emmanuel Gétaz, Pierre-Yves Borgeaud, sur une idée originale de Youssou N’Dour et Emmanuel Gétaz
  • Image : Camille Cottagnoud
  • Son : Carlos Thoss
  • Montage : Daniel Gibel
  • Producteur(s) : Jean-Louis Porchet, Gérard Ruey
  • Interprétation : (interventions et musique :) Youssou N’Dour, Moncef Genoud, Boubacar Joseph Ndiaye, Harmony Harmoneers, Idris Muhammad, James Cammack, Pyeng Threadgill, Grégoire Maret, Amiri Baraka (Leroi Jones), Ernie Hammes, Wolfgang Muthspiel
  • Distributeur : Hévadis Films
  • Date de sortie : 2 avril 2008
  • Durée : 1h42

Retour à Gorée

de Pierre-Yves Borgeaud

Bonne musique n'est pas bon film


Bonne musique n'est pas bon film

Youssou N’Dour dans une sorte de road-movie sur les traces des racines africaines du jazz et de la mémoire de l’esclavage, voilà le programme proposé par Retour à Gorée. Véritable voyage musical sur trois continents (Amérique, Europe, Afrique), le film possède une vraie grâce émanant du mélange de la musique du chanteur sénégalais et de celle de grands musiciens de jazz. Mais les thèmes abordés ne décollent pas du cliché, et la réalisation reste d’une grande platitude.

Youssou N’Dour, succès interplanétaire avec le tube « Seven Seconds » (1994) en duo avec Neneh Cherry, est l’un des musiciens africains qui a su se forger une renommée dépassant les frontières de son continent d’origine. Sa recette ? Des rythmes, des paroles et une voix typiquement africaine, mais mâtinés d’une variété plus occidentale, plus lisse. Il y a quelques années, le chanteur sénégalais décide de se lancer dans un ambitieux projet, accompagnés de l’excellent pianiste aveugle genévois, Moucef Genoud : une tournée américaine, européenne, puis africaine (avec pour point d’orgue Gorée, au Sénégal) avec des musiciens de jazz. Un point de départ qui rappelle à notre esprit à quel point cette musique noire, inventée par les descendants d’esclaves en quête de leurs racines, puise ses sources au cœur de l’Afrique. Le mélange de ses tonalités et des sonorités typiquement africaines est donc non seulement évident, par l’histoire même de cette musique, mais aussi magnifique. Ce n’est pas la première fois qu’un tel mariage donne lieu à de troublantes et touchantes pièces musicales : Ali Farka Touré avec Ry Cooder (pour l’album Talking Timbuktu) en sont probablement l’exemple le plus réussi. Mais aussi le pianiste Hank Jones avec l’organiste malien Cheikh Tidiane Seck, ou encore le contrebassiste Ira Coleman avec le joueur de kora sénégalais Kaounding Cissoko.

Oui mais voilà : si la musique qui constitue le support de Retour à Gorée est sublime, le développement des thèmes qui le sous-tendent est raté. Beaucoup trop long, le film pâtit d’un manque de rythme qui l’alourdit considérablement. L’architecture du film repose sur les passages musicaux, dont il émane de vrais moments de grâce : la rencontre à Atlanta avec le groupe de gospel Harmony Harmoneers ou encore les magnifiques improvisations de la chanteuse noire américaine Pyeng Threadgill, s’appropriant un refrain en wolof ou variant les rythmes autour d’onomatopées. Ces mélanges nées de rencontres de musiciens de jazz de haut niveau éclairent par ailleurs la voix de Youssou N’Dour d’un jour nouveau : son ton un peu rocailleux, son timbre chaud et son organe puissant s’accommodent merveilleusement avec les rythmes du jazz.

Ceci étant dit, un simple disque aurait probablement amplement suffit à transmettre le plaisir et la beauté de ces expérimentations musicales. Dès lors, les interviews qui émaillent le documentaire ressemblent à un passage obligé : non seulement ils rompent sa fluidité, par un cadre figé et un montage pas vraiment cohérent, mais leur contenu reste d’une grande banalité. La démarche de Youssou N’Dour et de Moncef Genoud est suffisamment parlante en soi pour qu’il ne soit pas nécessaire de rajouter ces passages bien souvent imprégnés de clichés. La quête quasi spirituelle des Noirs Américains à travers la puissance des rythmes transmis par Youssou N’Dour et ses acolytes, le retour sur l’histoire de l’esclavage, dont ils descendent, via Gorée, lieu symbolique d’où des milliers d’Africains ont entamé la funeste traversée de l’Atlantique, souvent sans attendre l’autre rive, auraient mérité davantage de pudeur, de silences, d’ellipses. Au lieu de la finesse attendue pour conter cette histoire, Retour à Gorée souffre même parfois d’une sorte d’exotisme ; pourquoi, par exemple, avoir traduit en français toutes les paroles des chansons en anglais, et pas celles en wolof ? De même, le passage final dans l’île de Gorée, aussi émouvant que soit le conservateur de la maison des esclaves, Joseph Ndiaye, reste lui aussi d’une banalité qui n’apporte rien au film.

Il aurait fallu un peu plus de finesse, de concision et de confiance en son sujet pour que Retour à Gorée ne laisse pas cette impression de déjà-vu. À revoir, plutôt, le magnifique Ali Farka Touré, le miel n’est jamais bon dans une seule bouche (Marc Huraux, 2002), resté très peu sur les écrans. Dommage qu’il n’existe pas en DVD.

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