Rey
© Damned Distribution
Rey
    • Rey
    • (L'histoire du Français qui voulait devenir roi de Patagonie)
    • Chili, France, Pays-Bas
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Niles Atallah
  • Scénario : Niles Atallah
  • Image : Benjamín Echazarreta
  • Décors : Natalia Geisse
  • Costumes : Natalia Geisse
  • Son : Roberto Espinoza, Claudio Vargas, Peter Rosendahl
  • Montage : Benjamin Mirguet
  • Musique : Sebastián Jatz Rawicz
  • Producteur(s) : Lucie Kalmar
  • Production : Diluvio, Mômerade
  • Interprétation : Rodrigo Lisboa (Antoine de Tounens), Claudio Riveros (le général)
  • Distributeur : Damned Distribution
  • Date de sortie : 29 novembre 2017
  • Durée : 1h31
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Rey

L'histoire du Français qui voulait devenir roi de Patagonie

réalisé par Niles Atallah

Le second film de Niles Atallah – Lucía, réalisé en 2010, n’est jamais sorti en France – confronte son spectateur (encore un peu groggy par ce flux d’images volontairement dégradées, de couleurs psychédéliques et de créatures oniriques) à un dilemme : faut-il ne retenir de Rey que son effet de trop-plein dans l’expérimentation formelle qui tend fatalement à se noyer dans sa propre marmite ou faire fi de cet écœurement et souligner comment les idées qui sous-tendent le projet esthétique du film sont enthousiasmantes ? Car si l’on ne cherche qu’une reconstitution historique traditionnelle du périple de l’aventurier Antoine de Tourens depuis sa Dordogne natale jusqu’aux confins de l’Amérique du Sud, au cœur du XIXe siècle, il vaut mieux passer son chemin. Il y avait pourtant assez de matière narrative insolite pour s’assurer un « pitch » aisé : avocat de profession, ce personnage farfelu a laissé son nom dans la grande Histoire en cherchant à unifier les populations indigènes d’Araucanie et de Patagonie. Il prend fait et cause pour ces peuples opprimées par les armées des États d’Argentine et du Chili, dont les descendants des colons européens viennent de déclarer l’indépendance vis-à-vis de la métropole, jusqu’à se faire élire roi sous le nom d’Orélie-Antoine 1er. Fait prisonnier par l‘armée chilienne, il est condamné à l’asile puis à l’exil en France où il mourra malade et seul dans son village de Tourtoirac.

Fossoyeur d’images

Rey déplace la question de la véracité historique vers un projet plus ambitieux : pénétrer la subjectivité d’un mort, reproduire sa pensée mouvante si tant est qu’elle ne soit pas que pure folie. Découle de ce postulat une esthétique singulière : Atallah construit son film sur une hétérogénéité plastique qui rappelle ce que Guy Maddin avait pu expérimenter dans son dernier film en date, La Chambre interdite. Rey est principalement composé de fausses images d’archives altérées, conçues spécialement par le réalisateur : « J’ai donc filmé l’acteur sur les lieux en 16mm avant même de de commencer à écrire le scénario. J’ai enterré la pellicule et je l’ai déterré, pour la projeter et la scanner à différentes étapes de sa décomposition. En imaginant et en regardant les images du roi se décomposer, l’idée du film et du scénario ont lentement pris forme. » L’image colorée et rayée saute, le son crépite, le montage ciselé produit une série de flashs comme autant de soubresauts de la mémoire et de la psyché d’Antoine de Tourens. En matérialisant ces images mentales par des résidus de pellicule, Atallah touche du doigt une question fondamentale du cinéma : dans quelle mesure, le médium est-il capable de représenter le passé, de rendre compte de sa totalité et de sa réalité, tout en assumant la part inévitable d’imagination et de recréation ? Il y a deux explorateurs dans Rey, devant et derrière la caméra : la création d’images d’archives – qui témoignent, par leur illusion du vrai, d’un espace-temps où l’image animée n’existe pas encore et où l’image photographique n’est alors que balbutiante – se rapproche d’un geste pionnier.

Le film tient alors autant du travail du chercheur que celui du fossoyeur, aussi bien à la mémoire de son personnage principal qu’à celle d’un cinéma originel, tous les deux ressuscités et fantasmés. Rey est constamment relié à un imaginaire spiritiste et hallucinatoire. C’est d’ailleurs quand il se réduit définitivement à un trip que son intérêt diminue : Atallah accumule les gadgets visuels (les masques de paille horrifiques, les séquences kaléidoscopiques) ou sonores (musique dissonante, voix étouffées) jusqu’à décentrer le film de son objet premier. Certain de ces maniérismes provoquent un vertige : lorsqu’il est enfermé dans les geôles ou lors de son procès, Antoine de Tounens fait face à des juges habillés en colonels de Pinochet, détail qui souligne au mieux la persistance de l’oppression politique d’un Chili à l’autre. Mais les autres ne font qu’enfermer le film sur lui-même, le poussant à la confusion : l’obsession du réalisateur de coller aux délires de son personnage principal – littéralement englouti dans la dernière partie par la nature d’une Patagonie de légende, où apparaissent créatures fantastiques géantes et cérémonies chamaniques – vire à l’auto-admiration et laisse un peu abasourdi ou très peu concerné. Mais un tel film avant-gardiste pouvait-il finir autrement que dévoré par sa propre fièvre : rêver jusqu’au bout ses archives manquantes ?