Rue des Cascades
Rue des Cascades
    • Rue des Cascades
    • France
    •  - 
    • 1963
  • Réalisation : Maurice Delbez
  • Scénario : Jean Cosmos, Maurice Delbez
  • d'après : le roman Alain et le nègre
  • de : Robert Sabatier
  • Image : Jean-Georges Fontenelle
  • Montage : Andrée Werlin
  • Musique : André Hodeir
  • Production : Les Films de Mai
  • Interprétation : Madeleine Robinson (Hélène), Serge Nubret (Vincent), Daniel Jacquinot (Alain), René Lefèvre (M. Bosquet), Lucienne Bogaert (Mme Tournier), Suzanne Gabriello (la voisine)...
  • Distributeur : Malavida
  • Date de sortie : 19 septembre 2018
  • Durée : 1h30

Rue des Cascades

réalisé par Maurice Delbez

Sorti en 1964, Rue des Cascades (également connu sous le titre Un gosse de la butte) est le dernier film de cinéma de la courte carrière débutée en 1957 du réalisateur Maurice Delbez. Objet hybride, à la croisée d’une tradition académique et littéraire du cinéma français d’après-guerre et la révolution esthétique amenée par l’arrivée de la Nouvelle Vague quelques années plus tôt, ce long-métrage brasse bon nombre de thèmes qui en font indéniablement un témoin de son temps : le racisme, la place de la femme, le poids du mariage et des traditions sur fond de portrait du Paris populaire du 20ème arrondissement, alors au tout début de sa mutation. Cet ensemble de sujets, Maurice Delbez les aborde par le prisme du regard du jeune Alain, un enfant du quartier dont la mère, propriétaire d’une épicerie où défile tout le voisinage, vit une relation avec Vincent, un Antillais de vingt ans son cadet. D’abord dans la condamnation – et répétant à l’envi les pires insultes racistes –, Alain va peu à peu se laisser séduire par le bagout généreux de ce beau-père temporaire. C’est probablement en suivant cette ligne – celle d’une prise de conscience du monde et de la cruauté arbitraire qui le régit – que Rue des Cascades trouve son plus bel équilibre : déstabilisé par la disponibilité dont ce nouveau compagnon de jeu fait preuve à son égard, Alain voit tous les stéréotypes racistes mis à rude épreuve du réel. Traîné dans le club de boxe du très athlétique Vincent (incarné par Serge Nubret, futur culturiste qui allait connaître son heure de gloire en talonnant Arnold Schwarzenegger dans les années 1970), Alain s’ouvre à une toute autre culture que la sienne et finit par accepter la liaison de sa mère. En ce sens, il est l’exact contraire du fils d’Emmi, l’héroïne de Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder (1974) qui, lui, s’intéressera à une histoire d’amour mise à l’épreuve du racisme de toute une société.

Une visibilité inédite

De ce point de vue, on ne peut que louer l’audace de Maurice Delbez, abordant de front la question raciale et offrant à un acteur noir un rôle consistant qui prend le contre-pied de la caricature redoutée. En 1964, la démarche était d’autant plus avant-gardiste que cinquante-quatre ans plus tard, la question de la visibilité des minorités dans le cinéma français donne toujours lieu à de vifs débats sur le supposé racisme de toute une industrie (lire par exemple l’essai supervisé par l’actrice Aïssa Maïga, Noire n’est pas mon métier). Souhaitant inscrire cette problématique dans une réalité quotidienne, la caméra de Delbez ne se suffit heureusement pas à borner l’action aux quatre murs de l’épicerie, petit théâtre parfois trop figé (le volontarisme des dialogues et la raideur de certains interprètes ne sont pas toujours des plus aidants) des questions qui agitent la société d’alors (l’adultère, le droit des femmes à organiser leur vie sentimentale et sexuelle comme elles le souhaitent) : c’est certainement lorsque le film s’aventure dans les rues de la capitale, entraîné par l’espièglerie de ses jeunes acteurs, qu’il fait preuve d’une réelle modernité (dans la liberté des cadres, la légèreté du montage, le choix d’une lumière naturelle et d’un son direct). S’il ne fallait retenir qu’une scène pour symboliser la petite magie de ce film, ce serait celle où Vincent, souhaitant divertir les enfants, met en scène un safari urbain où les grues ont remplacé les girafes, les pelleteuses les éléphants. Grâce à un savant jeu de champ/contrechamp, on sait que (presque) tous les enfants ont succombé à la croyance de cette histoire : une belle manière de célébrer la naïveté de leur regard pour combattre les a priori raciaux et faire de cette Rue des Cascades une jolie allégorie politique sur le vivre ensemble, qui n’a malheureusement rien perdu de son utilité dans la France de 2018.

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