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Severance, saison 2

Severance, saison 2

de Ben Stiller

  • Severance, saison 2

  • États-Unis2025
  • Réalisation : Ben Stiller
  • Scénario : Dan Erickson
  • Image : Jessica Lee Gagné, David Lanzenberg, Suzie Lavelle
  • Décors : Jeremy Hindle
  • Montage : Geoffrey Richman, Joe Landauer, Keith Fraase
  • Musique : Theodore Shapiro
  • Producteur(s) : Ben Stiller, Dan Erickson, Adam Scott, Patricia Arquette, Nicholas Weinstock, Mark Friedman, Caroline Baron, Jackie Cohn
  • Production : Apple TV+
  • Interprétation : Adam Scott (Mark Scout), Britt Lower (Helly R), Zach Cherry (Dylan George), John Turturro (Irving), Patricia Arquette (Harmony Cobel), Tramell Tillman (Seth Milchick), Christopher Walken (Burt),...
  • Distributeur : Apple TV+
  • Durée : 10 épisodes

Severance, saison 2

de Ben Stiller

La vie au fond de la mine


La vie au fond de la mine

« Une bête goulue, accroupie là pour dévorer le monde » : la métaphore bestiale qu’utilise Émile Zola pour décrire l’inquiétant puits de mine du Voreux dans les premières pages de Germinal pourrait s’appliquer aussi au siège de l’entreprise Lumon, au cœur de la série d’anticipation Severance. Le gouffre qui avalait jadis les gueules noires a désormais l’allure vitrifiée et glaciale caractéristique de l’imaginaire de la Silicon Valley, tandis que les « innies » qui y descendent sont des cols blancs sacrifiés à l’extraction d’une matière première numérique. Pour travailler dans ce service hautement confidentiel, ces ouvriers d’un nouveau genre ont accepté une opération consistant à dissocier leurs esprits en deux personnalités qui ne peuvent communiquer entre elles : à l’extérieur, ils ne gardent aucun souvenir de ce qui se passe au sein du bâtiment ; dans les sous-sols de ce dernier, ils n’ont aucune conscience de qui ils sont à la surface. Partant de ce postulat, la série donne aux personnages un horizon narratif similaire à celui des ouvriers de la première Révolution industrielle : il leur faudra prendre conscience de leur condition avant d’entamer une grève. La « germination » souterraine qui devait bientôt « faire éclater la terre » (les dernières lignes de Germinal, prophétisant une révolution du prolétariat) trouve d’ailleurs à l’issue de la première saison de Severance une expression particulièrement réjouissante : les travailleurs reclus surgissent à la surface, s’invitant dans la vie des nantis qui régissent leurs existences restreintes, dans un moment de pure émulation émancipatrice.

Mais cette idée d’une relecture en bonne et due forme du mythe ouvrier, tel qu’il a été posé à la fin du XIXe siècle, n’est pas sans distiller un trouble au sein d’une série produite par Apple TV – et qui, dans un geste retors, s’offre comme une satire de la compagnie à la pomme croquée. D’une part, parce que Severance opère un déplacement des mécaniques du travail ouvrier dans le cadre, moins immédiatement dangereux, d’un service de bureau (la frustration professionnelle et le burn-out remplaçant ici le coup de grisou). De l’autre, car il opte pour un décor autrement épuré qui n’est pas sans rappeler le marketing cultivé par les industries de la tech – mouvements de caméra rectilignes, décor minimaliste, palette de couleurs limitée. Même si le fond de l’air devient rouge dans l’ultime épisode de la deuxième saison, l’espace délimité par la série et ses contours apprêtés (cf. ses nombreux effets de style : travellings compensés, cadres rigoureusement géométriques, boucle musicale entêtante) ne la prédispose pas à se faire l’écrin d’une véritable subversion. Derrière une légèreté de façade (des décalages comiques engendrés par l’absurdité managériale), la mise en scène travaille surtout une esthétique qui prolonge la mainmise du cadre entrepreneurial sur les protagonistes : le générique de chaque saison, qui « plastifie » le héros principal, acte ainsi cette mise en boîte.

Se mordre la queue

La série écrite par Dan Erickson, produite et réalisée (en partie) par Ben Stiller, puise d’abord sa force de séduction dans sa mécanique surréaliste inspirée par les séries de Damon Lindelof (Lost, The Leftovers), elles-mêmes tributaires du modèle canonique que constitue Le Prisonnier. Dans un récit labyrinthique, les personnages enfermés (sur une île, dans un monde inexplicablement endeuillé ou, ici, au sein d’une entreprise carcérale) accèdent à des révélations qui apportent moins de réponses qu’elles ne permettent d’élargir les contours d’un univers entendu comme une pure analogie philosophique. Les innies de Severance se trouvent ainsi doublement enfermés au sein du dédale des couloirs blancs et des open spaces. Ils se confrontent d’abord à une limite physique matérialisée par un ascenseur (comme dans une mine, là encore), sas au-delà duquel ils n’existent plus. Ils ne peuvent donc se déplacer qu’horizontalement et sont privés de communication avec les autres étages de la pyramide sociale. Plus encore, comme ils n’ont aucune mémoire d’un autre cadre référentiel – la série s’ouvre d’ailleurs par un plan de la nouvelle employée Helly (Britt Lower) en position fœtale sur une table de réunion –, ils ne peuvent remettre en cause l’étrange régime managérial qui les infantilise. Une sucrerie et au boulot ! La peur de mal faire ou la quête d’une récompense suffisent à les maintenir à leur poste. Comme le suggère la faible sécurité (leurs déplacements sont rarement entravés par le personnel encadrant), la prison se trouve surtout dans la tête des innies. Dans la saison 2, la série se déploie au-delà de l’imagerie doucereuse du bureau, pour investir plus clairement le monde de l’hôpital psychiatrique avec ses chambres capitonnées et ses opérations crâniennes, notamment dans l’épisode 7, consacré à la dépression d’une femme présentée comme un évènement fondateur du récit. Sa décompensation débouche d’ailleurs sur une séparation avec son mari, traduite formellement par une segmentation de l’image : un couple hier rassemblé, aujourd’hui dissocié par un split screen.

La dualité du cerveau des salariés se présente de fait comme la clef de cette microsociété de contrôle. Bien servis par ce programme, les acteurs s’en donnent à cœur joie pour dédoubler leurs visages avec une remarquable plasticité. Au sous-sol, ils sont Helly, Mark (Adam Scott), Irving (John Turturro) et Dylan (Zack Cherry), collègues enjoués dont l’innocence apparaît aussi touchante qu’inquiétante ; à la surface, ils ploient avec désespoir sous le joug d’une dystopie néolibérale après avoir signé un pacte faustien – leur âme contre un travail. La dissociation entre vie personnelle et professionnelle est, cela va sans dire, à lire ici comme une analogie cruelle de ce que subissent les travailleurs contemporains des grandes entreprises. Chez les cadres et autres managers, la voracité ne serait plus le seul jeu du patron, mais bien du travailleur lui-même, devenu son propre prédateur. Severance poursuit ainsi son étude émotionnelle de la vie en entreprise en orchestrant un jeu de débordement entre les deux différents régimes de conscience – chacun restant hermétique à l’autre. La mise en scène suggère cet entredévorement par d’habiles jeux de montage alternés, misant parfois sur des effets de boucle (la récurrence de l’arrivée en ascenseur) ou d’ellipses soudaines. Sous la carcasse sophistiquée de ce thriller schizophrène, la série ménage son lot de scènes désarmantes : un N‑1 qui ose s’opposer à son N+1, un baiser adultère entre collègues, ou un licenciement occasionnant un déchirement décuplé ; car le salarié viré perd au passage aussi la moitié de son identité. Telle est la menace qui plane sur les personnages de cette série obsédée par la perte de l’emploi (« Severance », qui désigne une segmentation, peut également se traduire par « indemnités de licenciement »). Pris en étau entre le chômage et le harcèlement, condamné à l’abrutissement ou au néant, la figure précaire et duale de l’innie, dont l’existence ne peut outrepasser les frontières de son lieu de travail, offre une autre métaphore animale pour symboliser l’aliénation industrielle : Ouroboros, le serpent qui se mord la queue, figure autodestructrice évoquant paradoxalement une boucle temporelle infinie.

Le temps des salariés

De nombreuses séries récentes ont intégré dans leur univers parfois étranger à tout réalisme une représentation de la lutte du travailleur, jouant de la longueur et des effets de répétition pour souligner l’oppression (en particulier Andor, avec ses épisodes mêlant prison spatiale et toyotisme). Severance s’avance comme une proposition plus ambitieuse, ne retenant pas seulement (voire pas du tout) la dialectique aliénation/émancipation pour proposer une science-fiction managériale et, au-delà, fonder une mythologie des industries de la troisième révolution industrielle – celle des technologies de l’information. C’est sur ce dernier point que la série d’Apple TV se montre la plus mordante, mais aussi la plus fragile. En témoigne d’abord cette étrange contradiction dans laquelle baignent les décors de Lumon : à l’extérieur, le siège s’affiche comme un espace de technologie dernier cri ; en son cœur, le personnel travaille sur des vestiges de l’ère numérique (Macintosh et de vieilles interfaces) ; enfin, la communication de la famille Eagan, la légende des fondateurs de la firme, épouse une iconographie qui évoque les premiers temps de l’industrie. On peut y lire une envie de signer une critique globale du capitalisme (de Marx aux bullshit jobs théorisés par David Graeber, en quelque sorte) autant qu’une tendance à se laisser griser par les artifices du décorum – l’attrait pour le loufoque – prolongeant vainement un univers mystérieux qui n’intéresse jamais plus que lorsqu’il apparaît tangible. Cette forme de déréalisation pèse particulièrement dans la mise en scène des supérieurs hiérarchiques : c’est paradoxalement dans l’expression de cette force managériale coercitive que la série se montre la moins rigoureuse, jusqu’à figurer un peu platement dans cette saison 2 le PDG de Lumon comme un patriarche démoniaque, au risque d’une irruption trop facile du mal absolu dans le cercle vicieux et fermé du capitalisme.

La série n’avait certainement pas besoin de montrer ses antagonistes, ni même de désépaissir le mystère qui recouvre encore les activités de l’entreprise pour refermer son piège sur l’existence de ces travailleurs, et par là même toucher droit nos cœurs (de salariés). En orchestrant la prévalence de la vie au travail sur les émotions ressenties dans le privé, la conclusion de la saison 2 acte une inversion des valeurs probablement plus redoutable que toute forme de répression d’une grève : ne vivons-nous pas mieux au travail ? Comme le suggère Helly à Mark, « parfois un bâtiment devient plus grand qu’un continent » : l’ambivalence de Severance est tout entière contenue dans cette célébration de la vie au fond de la mine.

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