Sélectionné à l’ACID 2020, Si le vent tombe est le premier long-métrage de Nora Martirosyan, dont l’écriture a débuté il y a dix ans, tandis que le tournage s’est achevé quelques mois avant le début de la guerre du Haut-Karabakh (en septembre 2020). L’information est essentielle car il est difficile de découvrir le film sans en mesurer l’étonnant décalage avec la situation actuelle. Loin de discréditer son travail, la réalité le date cependant : la ligne de cessez-le-feu avec l’Azerbaïdjan, épée de Damoclès qui pèse sur les personnages du film, a fini par céder, avant que des batailles d’une grande sauvagerie ne fassent des milliers de morts. La petite république du Haut-Karabakh[1] Les terribles violences qui ont émaillées cette guerre sont le sujet du documentaire d’Anne-Laure Bonnet Silence dans le Haut-Karabakh, disponible sur Spicee., dont la quête de reconnaissance constitue l’enjeu principal de la fiction, se trouve maintenant réduite comme peau de chagrin, soufflée par une guerre impliquant des puissances plus importantes, l’Arménie et la Turquie, par l’entremise de ses alliés azéris. Le film se fait ainsi l’écho d’un imaginaire antérieur à la guerre : un expert en aéronautique, Alain Delage (cheveux mi-longs, nez aquilin, un air snob et un peu gauche face à la convivialité qu’on lui manifeste – bref : un français modèle que campe à merveille Grégoire Collin) est envoyé dans ce territoire mystérieux pour mener un audit préalable à l’ouverture de l’aéroport de Stepanakert, la capitale du Haut-Karabakh. Le regard de la cinéaste se fond dans celui de son voyageur dont la mission est aussi cruciale que symbolique : cette micro-république auto-proclamée en 1991, fruit improbable de la dislocation de l’URSS, est géopolitiquement très isolée (non reconnue par l’ONU et cernée de toute part par des pays hostiles) et voit donc l’imaginaire de ses habitants tristement enclavé. Cette idée s’incarne dans le destin d’un petit porteur d’eau magique (les habitants lui reconnaissent des vertus de guérison) qu’il va chercher dans les ruines d’un palais, trace des fastes soviétiques passés. C’est en coupant par la piste d’atterrissage de l’aéroport désert que ce petit marcheur, qui ne rêve que de voir des avions, croise la route d’Alain.
Mirage
Le film dessine la cartographie mentale d’un État qui n’existe que dans les rêves et les espoirs de ses habitants. Se dévoile, comme dans une aventure de Tintin, un tableau métaphorique de ce minuscule pays inconnu, confrontant Alain à une galerie de personnages-totems (la journaliste qui semble la seule à informer le peuple, le chauffeur de taxi qui sert de guide à Alain, l’ermite qui connaît le territoire mieux que quiconque) amenant le français, par leur bienveillance, à s’attacher peu à peu à leur cause perdue. L’aéroport constitue le cœur symbolique de ce territoire en suspens. Dressés la comme un mirage de modernité au milieu de plaines arides, des employés y mènent une activité factice, comme si un avion allait atterrir dans l’heure. Une illusion : la ligne de cessez-le-feu qui borde la piste entrave toute perspective d’ouverture. En privilégiant une approche poétique, jouant avec l’idée du rêve (Alain découvre au début les paysages du Haut-Karabakh à moitié endormi dans le taxi), la cinéaste éloigne le spectateur de toutes réalités documentaires pour mieux le laisser s’émouvoir de l’image éphémère d’un pays fantasmé. « Mais qu’espèrent-ils ? » se demande souvent Alain. Cette idée que l’espoir et la fiction valent mieux que la froide réalité s’incarne dans la trajectoire du français, qui renonce à sa rigueur première (il s’affirme d’abord comme un expert incorruptible) pour se laisser aller à croire à l’impossible. C’est malheureusement en soulignant un peu trop ce virage narratif final – Alain fait le choix absurde d’aller voir par lui-même la menace que représente la frontière, pour tester ses limites – que la cinéaste trahit son atmosphère épurée et mystérieuse, garante d’une juste distance, pour surinvestir la quête intérieure de son personnage, qui ne présente que peu d’intérêt. Le dernier plan du film, cela dit, sauve la belle intention première en épousant le rêve du jeune porteur d’eau dans une image illusoire et magnifique, ponctuant de la plus émouvante des manières un film peuplé de fantômes.