Si tu voyais son cœur
Si tu voyais son cœur
    • Si tu voyais son cœur
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Joan Chemla
  • Scénario : Joan Chemla, Santiago Amigorena
  • d'après : le roman Mon ange
  • de : Guillermo Rosales
  • Image : André Chémétoff
  • Décors : Alain Frentzel
  • Costumes : Elfie Carlier
  • Son : Damien Tronchot, Cyril Holtz
  • Montage : Béatrice Herminie
  • Musique : Gabriel Yared
  • Producteur(s) : Pierre Guyard
  • Production : Nord-Ouest Films
  • Interprétation : Gael García Bernal (Daniel), Marine Vacth (Francine), Nahuel Pérez Biscayart (Costel), Karim Leklou (Michel), Mariano Santiago (Lucho), Manuel « Manole » Munoz (Pepe), Antonia Malinova (Sylvie), Patrick de Valette (Franck), Abbes Zahmani (Ali), Théophile Sowié (Louis), Alba Galocha (Maria), avec la participation de Wojtek Pszoniak...
  • Distributeur : Diaphana
  • Date de sortie : 10 janvier 2018
  • Durée : 1h26
  • voir la bande annonce

Si tu voyais son cœur

réalisé par Joan Chemla

À quelques mois d’intervalle, Si tu voyais son cœur semble enfoncer le clou fixé par Laissez bronzer les cadavres d’Hélène Cattet et Bruno Forzani : les deux films endossent le rôle de représentant hexagonal d’un certain cinéma de genre fétichiste. Cependant, au contraire de l’œuvre des deux réalisateurs belges – dont le montage épileptique devenait beaucoup trop rapidement un système en vase clos agaçant qui ne faisait que s’auto-célébrer mais témoignait, tout de même, d’une virtuosité artistique – le premier film de Joan Chemla use et abuse d’un maniérisme criard qui ne peut masquer un instant le vide stylistique et narratif de l’ensemble du projet. Celui-ci se révèle être moins un film qu’un concentré de références : on pense à Snatch de Guy Ritchie pour le polar dans la culture gitane et le découpage rythmé, aux films de Gaspar Noé à qui Chemla emprunte l’atmosphère sordide et crapuleuse ou encore à la première période de Luc Besson, ses errances urbaines et ses défilés de trognes. Comme écrasée par ces filiations explicites, la jeune réalisatrice ne peut se dégager d’un regard de fan, se contentant de reproduire et de citer au lieu de se créer un univers plus dense et plus personnel.

Vacuité revendiquée

Soit un jeune gitan hispanophone, Daniel (Gael García Bernal, dont la ressemblance travaillée avec Alain Delon jeune et son personnage mutique et vengeur semble le faire surgir du Samouraï de Jean-Pierre Melville) qui s’échoue dans un hôtel miteux de Marseille, après la mort accidentelle de son meilleur ami (Nahuel Pérez Biscayart) : vivant de petites arnaques avec la pègre locale mais détruit par le sentiment de culpabilité, il s’énamoure d’une jeune prostituée, Francine (Marine Vacth) qu’il s’évertue de sauver des griffes du terrible réceptionniste (Karim Leklou). La limpidité du trajet scénaristique que suit Si tu voyais son cœur – et qui en fait, sur le papier, une trame tout à fait honnête de petit polar de série B – est constamment gâchée par une surenchère d’effets visuels en toc : récit désarticulé, flash-backs furtifs, montage stroboscopique, plans-séquences ostentatoires, ralentis. Renforcé par des extraits du Beau Danube Bleu, le film se charge d’un romantisme surligné, faussement premier degré, qui oscille selon les scènes entre le ridicule et le vulgaire. Empêtrés dans ce gribouillage cinématographique, les acteurs n’ont d’autre solution que de surjouer l’affection, qu’elle soit dépressive ou exaltée. Ces masques presque caricaturaux auraient pu sortir le film par le haut en lui insufflant un esprit carnavalesque voire grand-guignol, tant soit peu jouissif (en regardant vers un cinéma de genre plus généreux comme celui d’un Quentin Tarantino ou d’un Alex de la Iglesia). Mais c’est sans compter sur l’esprit de sérieux général qui domine et plombe chacune des intentions dans une surenchère de figures tristes et accablées, à peine concernées.

Si Laissez bronzer les cadavres était exténuant à cause de son outrance, Si tu voyais son cœur s’avère harassant, malgré sa brièveté : à force de refuser toute forme de consistance pour, à la place, préférer un cinéma d’épate, le film revendique presque sa vacuité et sa gratuité (notamment quand il s’agit d’exposer la violence à l’écran) comme présupposé du cinéma de « genre » pur. En prenant un terreau social sensible (la marge, la communauté gitane, la traite des femmes) et en le réduisant à un simple prétexte pour y installer un petit film riche et fanfaron, il révèle sa vraie nature, un peu minable. Le cinéma bis mérite bien mieux.

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