Pour son premier long-métrage après quelques courts et documentaires à tonalité sociale, Marine Place s’est intéressée à un microcosme sur le déclin : celui des marins-pêcheurs de Bretagne pris dans l’étau de l’endettement et des perspectives qui s’amenuisent. C’est au sein d’une famille de pêcheurs qu’elle a choisi de poser sa caméra : le père (Aurélien Recoing) et la mère (Corinne Masiero) tentent de trouver des alternatives à la saisie de biens qui les menace tandis que leur grande fille (Olivia Ross) trouve un échappatoire dans la pratique intensive de la musique. Il fait peu de doute que la réalisatrice a envisagé son projet avec une évidente sincérité, souhaitant certainement rendre justice à ce corps de métier condamné à moyen terme et à tous ceux qui se retrouvent dans le même temps broyés par le système. En empathie totale avec ses personnages, Marine Place égrène son récit de passages obligés qui soulignent l’absurde fatalité de la situation : la tentation de la prime à la casse pour un bateau qui transporte avec lui la mémoire familiale, l’inventaire de l’huissier dépourvu d’affect, etc. Pas d’une grande habilité tant elles sont lisibles dans ce qu’elles dénoncent, ces scènes font néanmoins l’économie d’un apitoiement forcé et d’un manichéisme trop facile. C’est que la majeure partie de Souffler plus fort que la mer s’inscrit dans la droite lignée des films naturalistes sans excès, soucieux de donner à voir une représentation du réel tout en faisant preuve d’une certaine prudence face aux facilités du genre : on souligne sans chercher à tout expliquer, on propose des ellipses qui ne sont pas vraiment des trous dans le récit, on humanise les personnages sans chercher à insister sur l’identification, etc. Loin d’être déshonorants, ces parti-pris laissent néanmoins une impression plus que mitigée : trop tiède, trop écrit, trop attendu dans son déroulé, Souffler plus fort que la mer ne prend jamais le contre-pied du programme annoncé dès les premières scènes, la réalisatrice n’imprimant pas suffisamment son film d’une empreinte qui le singulariserait du tout-venant de la production française.
Les rêves greffés
Pourtant, à plusieurs reprises, on pressent une volonté de surmonter cette timidité de la mise en scène pour tendre vers une représentation plus abstraite de l’état psychologique des personnages. Ces décrochages passent essentiellement par le personnage de la fille, trop mutique face à la débâcle générale pour que son intériorité n’offre pas la possibilité d’un échappatoire dramatique. Cela se traduit essentiellement par des visions qui mêlent sa passion pour le saxophone au caractère anxiogène de la mer qui entoure la petite île bretonne sur laquelle elle s’ennuie à mourir. Parfois kitsch (on pense par exemple au plan où la jeune femme disparaît dans les profondeurs en jouant de son instrument), ces séquences s’insèrent de manière beaucoup trop lisible pour que le trouble puisse se distiller sur cette réalité collective. À chaque fois, ces inserts sont introduits de telle manière qu’il ne fait aucun doute que cette hallucination ne concerne que l’apprentie-musicienne, circonscrivant ainsi le potentiel d’étrangeté à sa seule imagination. Du coup, on a le sentiment que la réalisatrice peine à s’affranchir d’une vision trop symbolique des enjeux qu’elle pose : que ce soit dans la manière de mettre en scène la mer (un personnage à part entière, aussi majestueux que meurtrier) ou dans les drames qui ponctuent régulièrement le récit (une vente, un décès, un départ), tout doit nécessairement être dans le signifiant (à l’image de la poésie chargée du titre de l’œuvre) dans ce récit d’émancipation et de passage à l’âge adulte. C’est particulièrement prégnant lorsqu’à la suite d’un drame, la jeune musicienne se retrouve à devoir jouer en public et qu’elle exprime, de manière plaintive, sa souffrance par le prisme du saxophone qui se traîne. On est toujours au bord du cliché, de l’image d’Épinal, la majeure partie des scènes donnant la désolante impression d’avoir déjà été vue dans bon nombre d’autres films sur des sujets similaires. L’objet n’a rien d’antipathique mais reste beaucoup trop dans l’anecdotique.