L’image a quelque chose de fragile et de gracieux à la fois : Isabelle Huppert, flanquée d’une intemporelle robe de bal, esquisse quelques mouvements de danse, d’une touchante maladresse. Les projecteurs sont braqués sur elle, elle retrouve le parfum d’un vague instant de gloire passée, qu’elle s’apprête à revivre pour la première fois depuis des années. Il faut bien tout le talent de l’actrice pour rendre émouvantes ces quelques secondes, où l’on croit soudain à l’hésitation de son personnage, malgré toute l’assurance que dégage habituellement la comédienne. On a envie de la suivre, de l’écouter, de la soutenir. On aimerait y croire autant qu’elle semble croire à ce film, le second long métrage du réalisateur belge flamand Bavo Defurne. Hélas, Souvenir, malgré son joli potentiel, ne parvient jamais à dépasser le stade des bonnes intentions.
The winner takes it all
Isabelle Huppert incarne Liliane, une femme dont le quotidien est aussi réglé que les gestes millimétrés qu’elle répète à la chaîne du matin au soir, dans une usine de charcuterie. Liliane s’emmerde, mais sa rencontre avec un nouveau collègue (Kevin Azaïs), boxeur à ses heures, va faire émerger de vieux souvenirs : ceux de sa jeunesse, lorsqu’elle fut une candidate malheureuse au concours de l’Eurovision. L’insistance du jeune homme va la pousser à accepter de remonter sur scène… Ni mélodrame naturaliste, ni conte fantaisiste, Souvenir navigue dans des eaux plus troubles, refusant de s’engager dans une voie trop attendue et laissant planer, du moins dans son premier tiers, une forme d’humeur un peu hébétée, enveloppant ses personnages dans un nuage de coton dont on ne sait jamais vraiment s’il est confortable ou asphyxiant. Le parti-pris intrigue. On ne croit pas une seconde à Isabelle Huppert en chanteuse (elle chante comme une casserole !), encore moins en employée d’usine ; mais Bavo Defurne n’en a visiblement rien à faire, et ce positionnement anti-réaliste, qui ne sombre pas pour autant dans la fable, permet au cinéaste d’installer une atmosphère atypique, à rebours des attentes.
La suite du film, hélas, peine à poursuivre sur cette voie prometteuse. En s’engageant dans des chemins scénaristiques plus balisés, le film perd un peu de son charme étrange ; et lorsqu’il tente de retrouver ses accents surréalistes, comme lors d’une scène de concours télévisé aux allures de cauchemar éveillé, il lui manque un peu plus de folie, d’étrangeté, de malaise. Defurne aurait gagné à aller plus loin dans son flirt avec une forme de réalité distordue, ce faux réel intriguant sublimé par l’interprétation d’Huppert, la seule capable de rendre humains les doutes d’un personnage de papier. Face à elle, ses partenaires de jeu sont sympathiques (Kevin Azaïs en tête) mais ne parviennent jamais à la suivre dans cette façon incroyable de modeler un film par la seule grâce de sa prestation, en léger décalage, un peu à côté, et parfaitement présente en même temps. Un miracle d’actrice, en somme, encore capable de se réinventer au terme d’une année exceptionnelle dans sa filmographie.