Riche idée qu’ont eue les cinémas Action en ressortant cette comédie musicale méconnue dans le cadre de leur mini-festival Judy Garland (l’actrice étant décédée depuis quarante ans cette année). Si le duo Judy/Gene Kelly, réuni pour la troisième fois, est pour beaucoup dans la réussite du film, il scelle aussi le sceau d’un étrange passage de témoin : bien que de dix ans la cadette de son partenaire, Judy Garland achevait en effet avec Summer Stock une longue carrière à la MGM, qui fit d’elle la vedette de ses plus célèbres musicals, et ne devait plus tourner que quelques films ; quant à Gene Kelly, il venait de devenir le danseur numéro un d’Hollywood en révolutionnant le genre avec On the Town et son ami Stanley Donen. Une ère s’éteignait, pour le plus grand bonheur de son héritière.
1949 : Stanley Donen et Gene Kelly réalisent On the Town, dont on a souvent dit que la principale innovation consistait à emporter le musical loin des studios ; en fait, seules quelques scènes ont été tournées dans les rues de New York. Même si on peut facilement imaginer l’ébahissement des badauds à la vue de Frankie Blue Eyes chantant « It’s a wonderful town » accompagné des claquettes de Gene Kelly, la réelle nouveauté du film était, conformément aux vœux de Stanley Donen, de passer du stage musical à une version disons, plus réaliste, où les chansons auraient enfin une véritable fonction narrative en déroulant le fil du récit plutôt qu’en le coupant brusquement. Si la MGM, sous la férule avisée de ses producteurs attitrés de comédies musicales, Arthur Freed et Joe Pasternak, eut l’honneur d’initier le mouvement, elle n’était pas encore tout à fait prête à bouleverser ce qui avait fait sa gloire : en témoigne Summer Stock, l’un des derniers sursauts carton-pâte du musical des années 1930 et 1940.
Summer Stock réunit en effet à peu près tous les codes et le savoir-faire du grand studio familial de Louis B. Mayer. L’histoire est un mélange délicieux de surréalisme et de prévisibilité : une jeune fermière (Judy Garland) doit accueillir contre son gré une troupe de comédiens venus de New York pour répéter et monter un spectacle dans sa grange. En chemin, elle croise les yeux doux et les bras musclés du metteur en scène (Gene Kelly) qui lui fait découvrir les joies du pas de deux, et la voici devenue vedette du show. Car la fermière, heureuse coïncidence, est aussi une chanteuse/danseuse au talent inné (c’est Judy Garland, que diable !). Pour pimenter le tout, les deux héros doivent compter sur la verve de leurs adjuvants, interprétés par les inoubliables seconds rôles Eddie Bracken (fiancé éconduit de la fermière et qui ne sait lui avouer ses sentiments que par son père interposé), Marjorie Main et Phil Silvers. Le timing comique est respecté à la perfection, les numéros musicaux (balançant comme une symphonie entre mouvements doux et romantiques ou athlétiques et énergiques) interviennent toujours au moment où on les attend le plus — parce qu’on le veut bien — et Charles Walters (à qui l’on doit de merveilleux moments de comédies musicales comme Escale à Hollywood ou La Belle de New York) ne démérite pas en donnant toute latitude à ses interprètes pour exprimer leur talent.
Inutile d’ergoter des heures sur le triste sort de Judy Garland, vieillie avant l’âge et marquée par la tragédie que fut son existence ; s’il est de notoriété publique qu’elle suscita quelque chaos sur le tournage, rien ne s’en ressent à l’écran. Comme tant d’autres avant lui, émerveillés par la grâce fragile qui se dégage de la comédienne, Charles Walters lui offre une seconde renaissance : d’abord adolescente et pudique, comme aux bons temps des duos avec Mickey Rooney, elle se transforme au long du film en femme mature et amoureuse pour qu’enfin le papillon sorte de sa chrysalide et éclate de sensualité lors d’un splendide numéro jazzy sur le fameux air de « Get happy » (repris dans Tous en scène de Minnelli en 1953). Son partenaire, Gene Kelly, n’est pas en reste : à l’orée de sa gloire, il assume déjà la difficile succession de Fred Astaire en imposant son propre style. Capable à la fois de faire assaut de sa virilité comme de s’adonner au burlesque pur, il emporte l’héroïne (et nous avec lui) dans des chorégraphies qu’il semble exécuter avec une simplicité enfantine, comme lors de cette jolie séquence où un simple journal déchiré lui sert de partenaire, ou ce numéro étonnant où il chante accompagné par… un groupe de chiens.
De mémoire d’homme, on n’a jamais vu une ferme et des tracteurs aussi bien lustrés, des cochons si peu récalcitrants ou des vaches remuant si bien leur tête en rythme. Dans Summer Stock, on tombe amoureux dans un battement de cil ou une bouffée d’air, et les situations les plus complexes se résolvent en happy ending pour tous comme si un bon génie leur avait jeté un sort en catimini. Les comédiens sans le sou montent un spectacle digne des plus grands shows de Broadway et il semble qu’il suffise d’un trait de maquillage et d’un claquement (de doigt ? de pied ?) pour que de nouveaux décors apparaissent et que Judy la fermière devienne Judy la pin-up. Comme l’écrivait Gershwin et le chantèrent Astaire et Kelly, « S’wonderful, S’marvelous » : c’est magnifique, c’est merveilleux… Que du bonheur.