Nouvel ajout aux nombreux contes de la vieille opposition entre contraintes sociales et aspirations individuelles, Tempête de sable d’Elite Zexer n’apporte pas grand-chose de neuf sur ce terrain. Planté dans une communauté bédouine du désert du Néguev dans le sud d’Israël[1]Il est rare que le cinéma israélien s’intéresse à cette communauté marginalisée : le seul autre exemple qui nous vienne à l’esprit est le troublant Sharqiya (Ami Livne, 2012)., le conflit moteur scénaristique du film ne saurait être plus balisé, ni sa perception plus orientée en direction d’un public globalisé d’aujourd’hui : la contrainte est une somme de traditions archaïques (polygamie et mariage forcé) portée par les aînés, l’aspiration a le visage de la jeunesse (une jeune fille amoureuse) et se voit tacitement associée à la modernité (signe de libération supplémentaire : elle va au lycée). Si ce drame guetté par le ronronnement du world cinema n’y sombre pas tout à fait et suscite quelque intérêt, c’est parce qu’il sait rester proche de personnages pris entre les feux de ce conflit au point que leur comportement se retrouve réfractaire à ce manichéisme même.
Problème d’autorité
Au bout de quelques minutes, le film ne laisse guère de doute sur le fait que le nœud de son problème de société est la figure paternelle, même quand elle n’est pas à l’écran. Suliman a pourtant l’air d’un brave type, au début, quand il apprend à sa fille aînée Layla à conduire ; il incite à plus de distance quelques scènes plus loin, quand il négocie le futur mariage de celle-ci, à son insu, avec le fils d’un voisin. Entre-temps, on l’a vu célébrer son mariage avec sa seconde épouse ; la première, Jalila, toujours « en fonction », n’en est pas ravie, et endurcit son rôle de matriarche en passant ses nerfs sur Layla. Tempête de sable émeut moins par son dilemme téléphoné qu’il n’intrigue par le compromis qui en découle et qui trouble les figures parentales. Jalila, durant toute la première moitié du film, se drape d’une posture autoritaire jusqu’à l’antipathie non seulement pour cacher son humiliation de femme, mais aussi par dépit envers un mari (et supposé chef de famille) dont la démonstration de primauté virile par la polygamie ressemble en réalité à une démission. De fait, l’assurance affichée par Suliman s’avère bien fragile quand il admet qu’il est, au fond, le premier à se sentir contraint de se conformer à l’ordre social — une sensation seulement, sans doute justifiée, mais le film laisse planer le doute sur la marge de manœuvre que l’homme aurait pour appliquer une autorité qui lui serait propre. D’où un personnage troublant dans son indécision, qui dans une même scène peut passer d’un état résigné, discrètement navré, digne de commisération, à une manifestation de brutalité dont on se demande dans quelle mesure elle n’est pas jouée à l’adresse des regards avoisinants de l’ordre social diffus.
Les yeux ouverts
Dans ce contexte, l’enjeu pour l’ « héroïne » Layla, derrière la quête de la liberté d’aimer selon son désir, est en vérité de conserver son cap personnel d’adolescente accrochée à son rêve dans un monde où la maturité, lui assène-t-on (« grandis un peu », « ouvre les yeux »), ne peut éviter les compromissions avec ses inclinations personnelles. Mais son obstination butée est-elle vraiment plus enviable que la résignation des autres ? Que se passera-t-il quand elle se posera pour « ouvrir les yeux » ? Le film se montre lucide là-dessus : la situation la plus enviable reste celle de Tasnim, petites sœur de Layla. Encore étrangère à ces affaires de grands, la fillette furète néanmoins à travers le film pour s’en faire le témoin discret et libre. Et c’est à ce regard limpide que Layla, rattrapée par les affres de la maturité, finit par confier tacitement sa lutte, tandis que la petite voix conclut le film par un « Non » aussi innocent que frondeur, le plus délicat acte de rébellion d’un film qui aurait gagné à s’affranchir plus souvent de ses propres règles de drame sociétal.