Égaré à la lisière du Nouvel Hollywood, The Swimmer n’en a jamais totalement fait partie aux yeux des historiens et des puristes qui se sont jusque-là escrimés à l’ignorer. Le film a rongé son frein dans une confidentialité forcée, connaissant un naufrage à sa sortie en 1968, encerclé par les mètres étalons du Lauréat et d’Easy Rider. L’historiographie du cinéma est parfois injuste. Profitant d’un regain d’intérêt cinéphile aux États-Unis, le film fait une plongée dans nos contrées. Grande curiosité.
Parmi le flot ininterrompu des nouvelles sorties et la rotation accélérée des copies en salles, il est de plus en plus ardu de prendre du recul par rapport à la consommation de films. Combien de films survendus au potentiel anecdotique ? Combien d’œuvres fragiles condamnées en deuxième semaine ? L’épreuve de la sélection est sauvage, la distribution taille dans le gras, les choix du public confirment ou condamnent. Il arrive, de temps à autres, que la machine s’enraye et répare d’elle-même un procès mal instruit grâce à une singularité française qui fait de certains distributeurs et exploitants un efficient contre-pouvoir à la fatalité économique. The Swimmer connaît ainsi une deuxième exposition en salles, le temps de réajuster un écrin à sa hauteur dans l’histoire du cinéma malpoli des années 1960 et 1970. Le temps de mesurer aussi l’insoumission de sa narration et de sa mise en scène, toutes deux touchant sur le fil naïveté et malice.
À l’envers de son image, Burt Lancaster joue à l’anti-héros. Il campe Ned Merryl, un voisin envahissant, propriétaire d’une villa d’un quartier huppé du Connecticut. Armé de son slip de bain moulant, il s’invite chez d’anciens amis qu’il n’a apparemment plus vus depuis des années. Accueilli avec chaleur par ses hôtes et complimenté sur sa fraîcheur physique, il décide de rentrer chez lui à pieds et à la nage en empruntant les piscines rencontrées sur la route. Cette escapade fait étapes dans tous les nouveaux bassins du quartier, fraîchement moulés, filtrés du matin, telle une traversée d’un Styx domestiqué. À chaque lieu visité correspond un jalon supplémentaire dans l’évolution du personnage. Il remonte ainsi le cours de la rivière synthétique à mesure qu’il se confronte à ses anciens amis aux regards réprobateurs et à ses créanciers méprisants bloqués dans une casemate pour riches. L’American way of life fantasmé des années 1950 et 1960 en prend un vilain coup.
Bien que d’abord fort courtois, avisé des méthodes qu’il faut employer pour amadouer ce monde qui s’évalue au nombre d’invitations envoyées pour ses parties, Ned Merryl détonne. Il est cet inadapté qu’affectionne l’imminent Nouvel Hollywood, ce personnage qui gravite aux marges, qui contemple le monde d’un œil extérieur, amusé ou querelleur. À ceci près que Ned est issu du monde qu’il visite. Il semble n’en être qu’un invité car il a perdu de sa splendeur sociale : il est finalement le Jannings défroqué du Dernier des hommes. Même quand il semble avoir prise sur l’univers auquel il se confronte, il est renvoyé à son attitude « vieux jeu » ou à ses dettes qui n’en font plus un humain respectable.
The Swimmer fait montre également d’une belle radicalité formelle, multipliant les essais sur la lumière, le flou, les focales. Ces efforts sont réussis, à l’exception d’une ou deux approximations outrancières (la course de haies au ralenti est franchement de trop). Les kaléidoscopes lumineux et brumeux qui jouent sur le point ont l’apparence de la gratuité, ce qui les rend d’autant plus nécessaires car évoluant hors de la démonstration. À noter également la modernité des dialogues, on assiste ici – sans doute – à la première évocation d’une « rencontre amoureuse par ordinateur » au cinéma. Un vrai film d’avant-garde.