Yoon Ga-Eun, dont The World of Love est le premier film à connaître une distribution en France, avait déjà témoigné dans ses films précédents d’une attention à la jeunesse. Si son cinéma est porté par une énergie juvénile, il est toutefois aussi traversé par la violence que connaissent des enfants confrontés à l’âpreté du monde. The World of Love prolonge ce geste et se distingue par sa capacité à faire coexister des sujets sociaux lourds (alcoolisme, violences sexuelles, négligence parentale) avec une légèreté de ton qui ne neutralise pas pour autant leur dureté. Le récit compose une mosaïque de générations (enfants, adolescents, adultes, personnes âgées) pour mieux observer la manière dont le traumatisme se dépose et se transforme avec le temps, comment il persiste dans le corps, se dissimule dans les interactions sociales ou affleure dans les comportements. Le film suggère ainsi que des expériences similaires peuvent engendrer des réponses radicalement différentes et que rien, surtout chez l’enfant, n’est jamais fixé. Au centre du récit, Joo-in incarne cette tension. Ses traits d’esprits se révèlent un moyen pour elle de refouler ses blessures, comme dans cette scène où elle fait remonter à la surface un traumatisme sur le mode de la plaisanterie, avant d’en reconnaître plus tard la vérité. Cette mise à distance à travers la plaisanterie se fissure lors d’une séquence impressionnante : une conversation entre Joo-in et sa mère dans une voiture en train d’être lavée, où la parole émerge enfin sans filtre. Le dispositif est simple, mais d’une grande précision : la caméra, reléguée à l’arrière de l’habitacle, observe de manière respectueuse Joo-in et sa mère, refusant toute intrusion dans l’intimité du moment. Elle ne nous montre même pas leurs visages, tandis que le mouvement mécanique des brosses, dont le bruit étouffe presque les cris de la jeune femme, tient du double nettoyage, à la fois littéral et symbolique, pour accompagner la catharsis de Joo-in. Cette distance n’est pas qu’un choix formel ; elle relève aussi d’une éthique du regard.
On a pourtant quelques réserves : Yoon Ga-Eun tend parfois à souligner ce qui pourrait rester en suspens, certains motifs prenant une valeur symbolique un peu appuyée (l’enfant qui reproduit le pincement subi par Joo-in en le qualifiant de « mauvaise action », l’insistance sur les pommes comme symbole d’un péché originel). La durée du film participe aussi de cette impression : la réalisatrice, manifestement très à l’aise avec ses acteurs, prolonge certaines séquences au risque du rabâchage. La conclusion, enfin, synthétise peut-être trop clairement son projet : rappeler qu’aucune expérience n’est réductible à ses signes extérieurs. L’intention est juste, même si son expression reste légèrement insistante. Mais ces déséquilibres n’entament pas l’essentiel : Yoon Ga-Eun aura posé tout le long du récit un regard patient sur ses personnages, en restituant dans le temps leur complexité.