Trois enterrements
© EuropaCorp Distribution
Trois enterrements
    • Trois enterrements
    • (The Three Burials of Melquiades Estrada)
    • États-Unis, France
    •  - 
    • 2005
  • Réalisation : Tommy Lee Jones
  • Scénario : Guillermo Arriaga
  • Image : Chris Menges
  • Montage : Roberto Silvi
  • Musique : Marco Beltrami
  • Producteur(s) : Michael Fitzgerald, Luc Besson, Pierre-Ange Le Pogam, Tommy Lee Jones
  • Interprétation : Tommy Lee Jones (Pete Perkins), Barry Pepper (Mike Norton), Julio César Cedillo (Melquiades Estrada), Dwight Yoakam (Belmont), January Jones (Lou Ann Norton), Melissa Leo (Rachel)...
  • Distributeur : EuropaCorp Distribution
  • Date de sortie : 23 novembre 2005
  • Durée : 2h01

Trois enterrements

The Three Burials of Melquiades Estrada

réalisé par Tommy Lee Jones

Auréolé de deux prix (scénario et interprétation masculine) au dernier festival de Cannes, le premier film de Tommy Lee Jones en tant que réalisateur crée un des événements de cette rentrée déjà riche en sorties. Pourtant, au sein de la rédaction de Critikat, le film divise. Vous pourrez lire deux critiques, l’une «pour», l’autre «contre».

Pour (par Sarah Elkaïm)

Trois enterrements est un hommage à la terre qui a vu grandir Tommy Lee Jones, le Texas. Mais un hommage pris sous un angle sombre, celui du sort réservé aux Mexicains sans papiers qui tentent de passer la frontière. Ni film entièrement politique ni œuvre purement stylistique dont les paysages sont l’écrin, le premier long métrage de Tommy Lee Jones raconte des histoires d’amitié et d’amour, mais surtout de solitude, sur une terre âpre et difficile à appréhender.

Le contremaître Pete Perkins (Tommy Lee Jones) a une mission : alors qu’ils discutaient au bord d’un lac, devant l’immensité des paysages texans, son ami Melquiades lui confie qu’il voudrait être enterré dans son village, un petit hameau paradisiaque au-delà de la frontière, au Mexique. Il lui montre la photo de sa femme et de ses enfants, qui posent devant leur maison. Mais Pete éclate de rire, son ami ne va pas mourir !

C’était compter sans la frousse de Mike Norton (Barry Pepper, fabuleux), pauvre petit garde-frontière, peureux, violent, raciste… le vrai beauf ; celui qui regarde les fesses de sa jeune femme d’un air lubrique, celui qui s’excite devant un magazine pornographique pendant une garde. Alors qu’il était précisément en service avec son magazine à quelques encablures du terrain de Melquiades, Mike Norton est surpris par un coup de feu ; croyant qu’on lui tire dessus (Melquiades cherchait en fait à faire fuir un coyote qui rôdait de trop près autour de ses chèvres), il se précipite sur son fusil et abat l’innocent. L’enquête sera bâclée (le shérif cherche à ne pas créer de scandale sur la police des frontières, aux méthodes plutôt musclées) et Melquiades enterré sommairement. Commence alors la mission de Pete pour ramener Melquiades dans son pays ; mais dans son périple, il embarque le jeune garde frontière, afin qu’il lave sa faute.

La grande réussite de Trois enterrements tient au choix d’avoir recours à différentes strates, tant au niveau formel qu’au niveau de l’histoire. La construction du film suit plusieurs niveaux. Utilisant le chapitrage, le réalisateur met en scène un temps présenté de façon fragmentaire dans la première partie du film (l’alternance entre le présent – la découverte du corps de Melquiades – et les flash-backs qui permettent de situer les lieux et les personnages), puis de façon linéaire dans la deuxième, celle de la quête du village de Melquiades. Ce procédé possède d’une part le mérite d’accrocher le spectateur en lui divulguant les informations petit à petit, et d’autre part celui de tenir compte de différents points de vue.

Mais on retrouve aussi des strates à l’intérieur même de l’histoire, ce qui permet à chaque personnage de gagner en consistance ; le réalisateur évoque un Texas loin des clichés habituellement véhiculés, terre de tous les possibles où chacun peut y vivre à sa manière. Autour de l’intrigue principale – le voyage de Pete jusqu’au Mexique – gravitent d’autres personnages secondaires tout aussi passionnants, notamment Rachel, à la fois serveuse mariée à un homme dont on se demande pourquoi elle l’aime, mais aussi maîtresse tendre et compréhensive du shérif et de Pete. Mais on s’attache aussi à Lou Ann, la femme de Mike, jolie jeune fille pleine de rêves qui reste auprès d’un mari qu’elle n’aime pas, ou encore Belmont, le shérif qui ne veut pas d’ennuis et qui classe vite l’affaire du meurtre d’un sans-papiers. Tous ces personnages apparaissent comme autant de visages de l’humanité, avec un point commun : la solitude qui nourrit un besoin d’exil. Rachel s’évade avec Pete qu’elle considère comme son véritable amour ; Lou Ann s’enfuit de ce coin perdu où elle s’ennuie après avoir eu une aventure romantique avec Melquiades ; le shérif Belmont souffre d’impuissance, et s’effondre alors qu’il poursuit Pete, en plein milieu des montagnes, face au ciel, comme s’il demandait juste du repos.

Le réalisateur prend cette région du sud Texas tout en bloc. Il l’aime, il veut évoquer tout de sa culture, de la beauté de ses paysages. Au-delà du décor immuable de cette terre, Tommy Lee Jones s’est saisi de la proximité avec le Mexique pour prendre à bras le corps une actualité rythmée par le contact avec l’autre, l’étranger qui vient chercher du travail aux États-Unis. Une fois Pete arrivé au Mexique, on découvre l’envers du décor : la vie simple de ses habitants, juste des humains sur la terre, et la nature profonde de Pete. Proche des Mexicains par l’intermédiaire de son ami, Melquiades, Pete rêve de transformer de Texas en « nouveau Mexique », une terre accueillante pour les étrangers (et non pas cette terre républicaine trop souvent hostile), une terre où il vivrait avec Rachel qu’il vient de demander en mariage.

La fin du film repose sur l’allégorie de l’ange rédempteur qui offre une deuxième vie à Mike – et par la même occasion son cheval, cadeau de Melquiades. Pete est allé jusqu’au bout de sa mission : il a enterré son ami là où il le souhaitait, et il l’a vengé, non pas par la violence, mais par le rachat de la faute de Mike. Certes, le symbole est peut-être un peu lourd. Mais la prestation des acteurs est si convaincante qu’on adhère. Là est la clef de la réussite du premier film de Tommy Lee Jones en tant que réalisateur : croire jusqu’au bout à ce qu’il a filmé.

Contre (par Philippe Rocher)

Le titre ne saurait le démentir : il est bien question de mort dans ce film. Mais si les mises en terre abondent, le cadavre n’est peut-être pas celui qu’on croit dans Los Tres Entierros de Melquiades Estrada, le sous-titre espagnol de ce western à l’époque contemporaine.

Comme dans un western classique, un meurtre marque le point de départ du film. Le spectateur voit ainsi le désert du Texas, non loin de la frontière mexicaine, où une patrouille de la police découvre un cadavre sommairement enterré que commencent à dévorer un groupe de coyotes. L’enquête sur les causes de la mort est des plus sommaires et le ou les coupables ne sont pas activement recherchés. Une inhumation de la victime, le Mexicain Melquiades, a lieu dans le cimetière de la ville. Devant l’inertie du shérif, c’est le meilleur ami du défunt qui mène alors les investigations et découvre alors le criminel, un policier. Il l’oblige à exhumer Melquiades et à le transporter dans son pays natal pour sa troisième inhumation.

L’histoire racontée par Tommy Lee Jones est assez simple, même si le scénario n’offre pas un récit continu au spectateur convoqué pour un curieux spectacle. En effet, après la découverte du mort et l’attentisme des enquêteurs, tous les témoins de cette affaire dévoilent peu à peu leur face sombre, sinon leur part de faiblesse. Mike, le policier, est un immature libidineux marié à une jeune idiote plantureuse. Dans leur couple, pas de tendresse, mais le sexe cru. Adepte de méthodes musclées pour l’arrestation des Mexicains qui tentent de passer la frontière, le policier se masturbait grâce à une revue érotique lorsqu’il a pris peur au son d’un coup de feu. C’est alors qu’il a abattu l’innocent vaquero qui défendait son troupeau contre les coyotes. Le cadavre enterré à la hâte, la « bavure » n’aurait pas connu de suite si ledit vaquero malchanceux n’avait eu, parmi ses amis, le contremaître Pete, soucieux d’abord de faire la lumière sur le crime et, au-delà, désireux d’accomplir le rêve du défunt : être enterré dans sa terre natale. À la ville, tout le monde ou presque se connaît. Rachel, la serveuse du bar, est à la fois la maîtresse du shérif impuissant, à bien des titres, et du contremaître fidèle et valeureux. Elle est aussi l’amie de l’épouse de Mike. Tout est en place pour le grand road-movie dans le paysage grandiose du Rio Grande. Tout près de Mike sur lequel cogne Pete, le mort que l’on promène est convoité par les fourmis. La menace sourde des patrouilles de police parties à la recherche des deux vivants et du mort ajoute au suspens. La mission sera-t-elle remplie ? Mieux encore, le cadavre arrivera-t-il entier ?

Faut-il encore le rappeler ? Les bons sentiments appliqués au cinéma ne font pas forcément les bons films. Tommy Lee Jones semble en tout cas l’avoir oublié. À partir des vieilles recettes, il a « relooké » le western auquel il assigne la mission d’apurer la mauvaise conscience des États-Unis. Trois enterrements est ainsi bien loin du mépris du cinéma américain de jadis pour les Mexicains si souvent caricaturés, avec poncho et sombrero sous le soleil, en pleutres, bandits ou fêtards invétérés. Le défunt auquel son ami Pete veut rendre le dernier service d’un retour posthume au pays était un Mexicain sans papier, mais honnête et sensible, idéaliste même. Tommy Lee Jones n’a pas caché son projet. La confrontation du contremaître valeureux et du policier libidineux et violent « a un côté totalement allégorique ». Pete est un « ange ». Il « veut que l’humanité fasse le bien. (…) Il est scandalisé par ce manque de respect envers un homme qu’il considérait comme un ami et qu’il respectait pour des tas de raisons valables. Un homme qu’il ne méprisait pas sous prétexte qu’il était venu du Mexique et qu’il n’avait pas de passeport. » Comme tout ange, Pete est donc un messager. Il révèle Mike à lui-même et offre son parcours au spectateur comme la métaphore, rien de moins, de l’humanité. Mike « est une représentation de tous les hommes. Le film montre toutes ces choses idiotes, brillantes, cocasses, tristes et rédemptrices que les hommes doivent endurer pour trouver le chemin de la lumière », dit aussi Tommy Lee Jones. De son côté, Barry Pepper, l’interprète de Mike, explique « l’offrande que Pete fait à Mike, c’est la rédemption et la grâce. Pour moi, il n’y a rien de plus beau que la rédemption et elle ne peut venir que de l’amour. Ce n’est pas de l’amour dans sa conception traditionnelle, mais un amour intemporel. Pete n’est pas très tendre avec Mike mais ce qu’il lui donne est énorme. C’est une renaissance. Mike a fait une grosse chute. La seule façon de définir la rédemption, c’est à travers cette chute. C’est un ange déchu. Tommy nous a souvent dit que cette histoire mettait en présence une bande d’idiots qui sont à deux doigts de devenir des anges. »

L’idée du film ? Un rachat après une faute ? Le réalisateur Tommy Lee Jones s’est plu à incarner avec Pete cet ange du Bien qui « rachète », redresse ou rééduque Mike, l’ange du Mal. Il y a bien eu erreur et faute au commencement. Mais pourquoi la violence de cet itinéraire de rédemption ? Pete n’aurait-il pas pu être fidèle à sa promesse avec un cortège funèbre qui aurait pris une autre voie ? L’innocent vaquero semblait plutôt pacifique. Même si « l’ironie du sort » dont parle Tommy Lee Jones l’avait fait aussi l’amant de la femme de Mike. Fallait-il ce parcours d’humiliations et de coups ? Cette violence manifeste était-elle nécessaire, jusque dans l’intervention auprès de Mike de l’une de ses anciennes victimes, la transfuge Mariana, tentée par la torture ? Est-ce ainsi que peut s’établir le Bien et avec lui la société plus fraternelle et juste que prétend défendre Pete ? La rencontre d’un vieillard aveugle abandonné qui réclame d’être abattu témoigne de ce manque de bienveillance pour une humanité dont on prétend faire le bien par la violence. Il lui faudra mourir seul, loin de tout secours et de tout geste de tendresse. Au terme du voyage, la découverte d’un pays où la famille et le village rêvés n’existent pas consomme l’échec d’un projet. La mort, toute mort, est une absence qui met les mortels en présence de leur propre mort. Cette condition commune est entreprise d’humanisation. La seule violence qui, appréhendée au travers d’une vie gâchée par l’homicide, ouvre la voie vers une humanité dans laquelle la rencontre de l’autre se refuse à emprunter ses armes et n’a cure des nationalités et des statuts sociaux. Trois enterrements ? Étrange film qui voulait se défaire des images d’hier et les a ranimées. Dans le western de jadis, le Mexicain était soumis à la fatalité, c’est-à-dire à la Mort. En cela, le don du cheval de Melquiades à Mike marque moins une libération que le sceau définitif d’une culpabilité sans pardon. Mike risque de vivre longtemps sous le poids de sa faute. Est-ce à Pete de pardonner ? Il n’est pas sûr hélas qu’il s’abaisse à douter de sa capacité à incarner le Bien et à renoncer au droit de s’arroger la violence pour faire triompher sa justice dès lors qu’il s’est senti bafoué par la disparition de son ami.

Décidément, s’il est bien question de mort dans ce film, ce qui transparaît, c’est que l’Amérique est toujours plus mal en point qu’il y paraît. L’histoire du western l’avait conduite aux lueurs sombres d’un crépuscule qui disait la mauvaise conscience d’un pays dont le mythe de la conquête a longtemps couvert une violence réticente à céder le pas devant la civilisation. S’il faut donc voir un hommage au western dans Trois enterrements, il est à déplorer que vouloir exhumer le cadavre de ce genre défunt, ce n’est pas le ranimer, mais l’enterrer plus encore par un retour à une violence qui triomphe de l’humanisme et de la civilisation.

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