Dans certaines écoles primaires new-yorkaises, a été mis en place un programme spécial d’apprentissage des « danses de salon » (« ballroom dancing » en anglais) où les jeunes enfants s’exercent durant quelques semaines au merengue, au swing, à la salsa, au tango pour ensuite concourir contre d’autres écoles et, peut-être, remporter la coupe récompensant chaque année la meilleure école. On tique un peu, c’est vrai, devant cet exemple parfait de compétition à l’américaine, où dès leur plus jeune âge, les enfants sont embrigadés dans la course au « meilleur du meilleur », avec force larmes de déception lorsque leur travail acharné n’est pas récompensé. Mais le documentaire remarquable de Marilyn Agrelo va bien au-delà de la fascination attendue pour ce projet assez spectaculaire.
Ils sont drôlement mignons, les Tara, Cyrus, Zeb, Willie, Mohammad (et les autres) des écoles P.S 150, P.S 112 et P.S 115 de Brooklyn et Manhattan. En les voyant écouter sagement leurs profs de danse et évoluer au son des musiques latino et jazzy du « programme spécial » de danse, on réprime à peine un sourire d’attendrissement. Normal : ces jeunes gens ont tous entre 8 et 11 ans, et franchement, on les envie de danser avec autant de facilité et de grâce. Marilyn Agrelo, la réalisatrice, s’est à l’évidence beaucoup attachée à eux, elle aussi. Avec le risque, bien sûr, de se reposer sur un sentiment d’admiration un peu facile, où la caméra ne ferait qu’enregistrer les prouesses des petits acteurs à peine conscients d’être des bêtes de spectacle.
Mais la documentariste a évité avec soin ce travers. À la manière d’un Nicolas Philibert (on pense forcément à Être et avoir devant Un… deux… trois dansez, même s’il est peu probable que Marilyn Agrelo ait vu le film), la caméra se fait discrète mais sensée. Le documentaire prend des airs de fiction, où certains acteurs se voient instinctivement attribuer le rôle principal. Ainsi le petit Portoricain Wilson, le Jojo de Un… deux… trois dansez, devient un représentant exemplaire du miracle de « l’intégration à l’américaine » : incapable d’aligner plus de trois mots en anglais, et de ce fait rejeté du système scolaire, il trouve une place de choix ‑une vraie star en herbe!- dans les cours de danse, profitant de ses compétences plus que formidables. Wilson, bien sûr, fait partie de la « meilleure » école, celle qui emportera la Coupe, celle avec qui le cœur de la documentariste bat clairement (au moins la moitié du docu lui est consacrée). Sa victoire finale, méritée, devient alors, dans un certain sens, notre victoire à nous aussi.
Marilyn Agrelo ne se contente pas de filmer les cours de danse, passionnants, certes, mais un peu répétitifs. Elle s’intéresse au contexte extrascolaire. Là aussi, les clichés l’attendaient au bout des rues de Brooklyn. Car, comme une intervenante le précise dès le début, « 97% des enfants vivent en dessous du seuil de pauvreté ». Comme par hasard, ces mignons bambins sont rarement d’origine 100% WASP. Portoricains, asiatiques, latinos en tous genres, ils sont à la fois aux portes de l’adolescence et de la délinquance. Mais, évitant le pathos, la documentariste s’est intéressée à la première plutôt qu’à la seconde, laissant parents, frères et sœurs, ainsi que voyous et dealers entièrement dans l’ombre. Le choix est heureux : entendre les futures ados parler de leurs relations aux filles et aux garçons, de leurs espoirs d’avenir, de la place de la danse et de l’école est plus que rafraîchissant. Car ils le disent eux-mêmes, avec une maturité étonnante (est-il même d’ailleurs seulement question de maturité?): ce havre de paix, rose et dansant, ne durera pas longtemps.