Un jour ça ira
© Eurozoom
Un jour ça ira
    • Un jour ça ira
    • France
    •  - 
    • 2017
  • Réalisation : Stan Zambeaux, Édouard Zambeaux
  • Image : Stan Zambeaux
  • Montage : Emmanuelle Baude
  • Musique : David Reyes
  • Production : Magnéto Prod
  • Distributeur : Eurozoom
  • Date de sortie : 14 février 2018
  • Durée : 1h30

Un jour ça ira

Plongée au cœur d’un centre d’accueil d’urgence dans le nord de Paris, le documentaire Un jour ça ira est porté par un sujet tellement fort qu’il pourrait facilement occulter les questions – pourtant ici problématiques – de mise en scène du réel. Il fait peu de doutes que le film saura séduire son auditoire, capitalisant sur l’empathie qu’inspirent forcément ces quelques personnes en situation de grande précarité et que la caméra s’attache à accompagner dans leur combat quotidien avec ce qui paraît être au premier abord une indiscutable générosité. En effet, comment ne pas succomber à la gouaille de ce jeune adolescent qui affronte les épreuves aux côtés de sa mère et qui a décidé, dans le cadre d’un atelier d’écriture, de coucher sur le papier ses expériences ? Comment ne pas s’alarmer du manque de moyens humains mais surtout matériels qui font le lot de ces associations humanitaires quand les pouvoirs publics semblent avoir lâchement baissé les bras ? Comment ne pas applaudir ces personnes engagées dans l’accueil de ces laissés pour compte et qui doivent quotidiennement trouver le bon équilibre entre l’empathie et l’altérité d’un côté, la discipline et la fermeté de l’autre ? À vrai dire, Un jour ça ira ne nous donne pas vraiment d’autre choix que d’adhérer à son propos engagé tant il simplifie à l’extrême notre perception sensible des enjeux, évitant tout ce qui pourrait venir parasiter la beauté du message, au risque de donner le désagréable sentiment de voir ces quelques malheureux destins instrumentalisés au service de l’efficacité du message.

Que faire de sa caméra ?

La construction du film et le régime d’images qui en découle s’articulent autour de deux échéances : d’abord, la fermeture annoncée du centre, déplacé en proche banlieue avec tous les désagréments que cela implique pour ces familles désireuses de s’intégrer (allongement du temps de trajet pour aller travailler, changement d’écoles pour les enfants) ; ensuite, la représentation théâtrale, aboutissement d’un exercice d’écriture auquel les enfants et adolescents se livrent, avec comme point d’orgue la publication de leurs témoignages dans le quotidien Libération. L’emphase certaine avec laquelle les deux réalisateurs souhaitent accompagner les participants au film dans ce double défi est louable. Mais ils en oublient paradoxalement de se nourrir de la matière brute que leur offrait pareille immersion pour formuler une vraie proposition de mise en scène : souvent posée au milieu d’un événement, d’un dialogue, d’un rassemblement qui se veulent systématiquement signifiants, la caméra ne s’aventure jamais à capter l’imprévisible, à prendre le risque de proposer un film impur et ambigu, limitant les quelques personnes filmées dans leur difficile quotidien à n’être que les étendards d’une cause. En dehors des ateliers au cours desquels les jeunes se livrent à coups de phrases-chocs jamais très loin du lieu commun mais dont la sincérité n’est pour autant jamais à remettre en cause, les précaires semblent former ici une masse anonyme aux identités et aux besoins interchangeables. Le film n’offre jamais la possibilité à ceux-ci de s’incarner véritablement : jamais leur colère – pourtant légitime – ne peut s’exprimer. Obsédé par le consensus et par un idéal d’apaisement, le film ne nous montre que des migrants tels que le Français méfiant souhaiterait en voir : répétant à l’envi son désir d’intégration, continuellement reconnaissant de la chance qui lui est donnée de fouler le sol parisien, le demandeur d’asile semble ici vouloir se conformer à nos désirs. Mais dans quel but ?

Paternalisme menaçant

C’est que le film, derrière son titre qui voudrait consoler tous ceux qui désespèrent de ne pas se voir proposer de solution pérenne, trahit aussi un paternalisme à l’égard de son sujet qui n’est pas sans poser un gros problème. Si l’on comprend bien que l’objectif du film est aussi d’informer l’opinion publique quant au manque de soutiens dont souffrent aujourd’hui ces structures d’accueil pourtant indispensables, on a parfois l’impression que la nécessité de lancer l’alerte prend le pas sur l’espace que le film devrait offrir à ces quelques personnes sélectionnées pour leur évidente capacité à séduire l’auditoire. Célébrant sans cesse le travail de cette association, le film donne l’impression de vouloir montrer une version édulcorée de la réalité sur le terrain. Tout au plus quelques trop courtes secondes de film nous laisseront entrapercevoir ceux que le centre ne peut pas accueillir faute de places, tandis que les explosions de violence ne sont explicitées que sous la simple forme d’une hypothèse par une chargée d’accueil. Préférant un huis-clos restrictif au sein du centre, Un jour ça ira se contente trop souvent de filmer les longs couloirs et les pièces exiguës ou encore quelques plans de coupe sur le ciel pour mieux symboliser l’enfermement des occupants. Quand il s’agit de leur donner la parole, le volontarisme du dispositif manque cruellement de finesse : on pense par exemple à cette scène au cours de laquelle l’adolescent lit une lettre d’amour à sa mère qui éclate alors en sanglots. Incapable de gérer la temporalité de la scène (le plan s’étire sans que l’on comprenne précisément ce qu’on cherche à capter), le montage s’appuie de manière malhabile sur une mise en scène trop flottante qui elle-même compte un peu trop sur la bande musicale pour sur-dramatiser les enjeux. Le problème d’Un jour ça ira est que les deux réalisateurs sont tellement convaincus du bien-fondé de leur projet qu’ils ne mesurent pas leurs errements contre-productifs.