Les Anglais aiment les défis. Après The Full Monty et son strip-tease, c’est à la traversée de la Manche à la nage que s’attaque un homme, Frank, remercié à 55 ans et bien décidé à se prouver qu’il est encore capable de réaliser de grandes choses. À moins que ses motivations ne soient encore plus profondes. Si l’on peut déplorer un ancrage peu original, celui d’un homme au chômage, tourmenté par la perte de son fils 25 ans auparavant, l’originalité du sujet, l’humour du film et le mélange de bonne humeur et d’émotion qui se dégage de l’ensemble font passer un réel bon moment, entre tranche de vie et défi cathartique.
Alors que le sujet du film aurait pu laisser penser que la réalisatrice allait se concentrer sur l’histoire d’un homme en particulier, un héros solitaire ayant décidé de traverser la Manche à la nage, c’est bien l’histoire d’un groupe – celui de Frank, de ses amis et de sa famille – que nous raconte Gaby Dellal. Il faut comprendre sous cette belle parabole que même les exploits personnels se gagnent à plusieurs. Malgré le chômage et la perte d’un enfant qui continue à le torturer, Frank n’est pas seul. Il a la chance d’avoir autour de lui une sacrée bande de potes. Chacun l’aidera à sa manière dans la préparation de son exploit : Chan, le vendeur de frites, s’avère être un rat de bibliothèque, et fera toutes les recherches documentaires nécessaires ; Eddie, malgré sa désapprobation première, donnera à son ami le courage d’aller jusqu’au bout ; Norman vaincra son mal de mer pour accompagner Frank dans son aventure. Comme le suggère l’affiche du film, tous se mettront à l’eau, au propre comme au figuré, faisant de la traversée de Frank la victoire du groupe entier et non l’exploit d’un seul homme.
À travers cette histoire au premier abord farfelue de traversée de la Manche, Gaby Dellal interroge la manière dont nous pouvons vivre avec les autres, nos amis, notre famille, nos enfants et tout simplement entre êtres humains. Le début du film et même la majeure partie de son développement dépeignent un Frank qui cache son entraînement à sa femme et qui a énormément de mal à communiquer avec son – autre – fils. Toute l’intrigue réside dans cette éventuelle ouverture aux autres et à la vie. Une belle journée est une aventure humaine autant que sportive, si ce n’est plus.
La mise en scène est certes un peu conventionnelle, mais a le mérite de regarder ses personnages avec beaucoup de tendresse et même un certain humour. Cet humour est l’un des grands atouts du film. Dans ce contexte de difficultés économiques et de lutte contre l’ennui et les démons du passé, et si l’œil de la réalisatrice n’avait pas été aussi empreint de fantaisie, le film aurait pu être plus morose, plus pathétique. Mais l’humour, qui fonctionne par petites touches expressionnistes, de même que les personnages qui ne se prennent pas vraiment au sérieux ou encore les couleurs vives de certains décors et vêtements, font régner un vent de bonne humeur tout à fait divertissant.
Gaby Dellal n’en oublie pas pour autant de livrer également une réflexion un peu plus profonde sur la position sociale de ses personnages et sur l’importance du travail dans nos vies. Frank a perdu son travail ; l’un de ses collègues a commis un acte désespéré en se mutilant volontairement pour toucher une prime ; la femme de Frank suit une formation de conductrice de bus, arrivant dans un parterre d’hommes avec sa petite robe et son décolleté ; quant à Rob, le fils de Frank, il est tout bonnement homme au foyer. Une scène très intense, voyant Rob se jeter tout habillé dans la piscine, et crier à son père qu’il n’a pas honte d’élever ses enfants tandis que sa femme travaille, est parmi les plus émouvantes du film.
Enfin, la réalisatrice a parfaitement rempli son pari « d’éviter l’écueil de la guimauve ». Sans vous dévoiler si Frank réussit sa traversée ou non, vous aurez de toute manière compris bien avant ce moment que c’est une tout autre victoire qui attend Frank. Pour un peu, on se surprendrait à verser une petite larme à la fin, signe que le film parvient à nous émouvoir sans verser dans le pathos. Tout comme l’air du cap Gris-Nez emplit nos poumons d’un air revigorant, Une belle journée emplit notre cœur d’une douce émotion.