Lars von Trier et le Dogme désormais caduc ne doivent pas faire écran à un cinéma danois souvent créatif. Erik Clausen confirme avec Villa Paranoia cette inventivité. Auteur d’une filmographie éclectique (son premier film date de 1980), son œuvre laisse transparaître un goût pour les arts forains et le théâtre.
Rami et Juliet transposait Shakespeare dans la banlieue ouvrière d’une grande ville occidentale, contant l’histoire d’amour d’un jeune Palestinien et d’une Danoise. Villa Paranoia s’inspire très librement du Malade imaginaire. Anna jeune actrice au chômage, s’exile à la campagne pour travailler comme infirmière auprès de Walentin, le vieux père d’un éleveur de poulets de batterie. À mille lieues de toute adaptation littérale, la pièce de Molière n’est qu’un prétexte, un motif sur lequel le cinéaste tisse un récit original, qui s’affranchit de toute linéarité. Il multiplie les ellipses narratives et procède par tableaux successifs, souvent par association d’idées se libérant des contraintes étroites du réalisme. « Pour moi la libre imagination crée des images qui sont aussi présentes que les images réelles » affirme Clausen. Le réalisateur n’hésite pas à insérer des séquences fantasmées qui perturbent l’économie du film et contribuent à son étrangeté. Le malade est en proie à des visions tout aussi tangibles que le monde véritable et se retranche dans un imaginaire dont il a du mal à émerger.
Par l’intermédiaire du personnage d’Anna la vie et le monde réel font une entrée fracassante dans cette Villa Paranoia. Personnage volontairement sans attache si ce n’est son amour pour la scène et la comédie, elle ne se résout pas à l’individualisme et insuffle de la vie dans ce lieu clos. Nous guettons l’instant où le cinéaste adaptera vraiment la pièce de Molière, mais nous nous heurtons à des mises en abîme. Anna a quitté le théâtre mais joue divers rôles selon ses interlocuteurs. Le film expose ainsi l’ambiguïté du jeu et de la vie. Le scénario se plaît à brouiller les cartes et à estomper les limites qui séparent la réalité de la scène.
Ces variations ludiques n’ont d’autre but que de mettre en place un questionnement plus grave sur la place que nos sociétés réservent aux personnes âgées. La photographie souvent sombre symbolise cette gravité. Villa Paranoia s’est substituée à Villa Paradis, inscription croisée par Anna au début du film. La Villa peut donc s’analyser sur un plan symbolique comme une métaphore des sociétés libérales, où l’individualisme génère frustrations et exclusions. Plusieurs scènes de cauchemar mettent en scène cette inquiétude.
L’interprétation de Sonja Richter confère à l’héroïne une détermination réjouissante. Au cœur de l’obscurité, Anna crée un espace de dialogue, l’essence même du théâtre. Grâce à sa forme originale, qui délaisse le réalisme, le film rejoint des interrogations politiques.