© Les Bookmakers/The Jokers
White Riot

White Riot

de Rubika Shah

  • White Riot

  • Grande-Bretagne2019
  • Réalisation : Rubika Shah
  • Scénario : Rubika Shah, Ed Gibbs
  • Montage : Jack Jones
  • Musique : The Clash, Tom Robinson Band, X-Ray Spex, The Selecters, Street Pulse...
  • Producteur(s) : Paul Ashton, Ed Gibbs
  • Production : Smoking Bear Production
  • Interprétation : Red Saunders, Dennis Bovell, Mykeall Rydel, Topper Headon, Pauline Black, Poly Styrene, Joe Strummer...
  • Distributeur : Les Bookmakers/The Jokers
  • Date de sortie : 5 août 2020
  • Durée : 1h20

White Riot

de Rubika Shah

La jeunesse emmerde le National Front


La jeunesse emmerde le National Front

Pourquoi donc White Riot, le documentaire de Rubika Shah consacré au mouvement contestataire « Rock Against Racism », s’ouvre-t-il sur « London Calling » des Clash ? Si l’on pose la question, c’est qu’en sus de l’anachronisme (le morceau est sorti en décembre 1979, tandis que les faits d’armes du mouvement contre les séides néo-nazies du National Front se sont étalés de 1976 à 1978) et de l’incompatibilité entre le message d’espoir porté par la campagne de Red Saunders (le fondateur de « R.A.R. ») et le texte apocalyptique de Joe Strummer, le générique d’ouverture met en évidence une vision strictement événementielle de l’histoire qui constitue son principal défaut. En débutant ainsi, le film préfère employer un symbole (« London Calling » n’est-il pas devenu, de films en publicités, l’hymne de la capitale britannique pour le reste du monde ?) au détriment de la précision de l’analyse historique. Le problème se trouve décuplé lorsque affleure l’un des sujets principaux du film, à savoir la rencontre violente entre deux perspectives contradictoires au sein du mouvement punk : d’un côté, le nihilisme, largement apprécié des classes populaires blanches, du « No Future » scandé par les Sex Pistols dans « God Save The Queen » – mot d’ordre dont les initiales résonnent étrangement avec celles du parti nationaliste d’Enoch Powell (N.F.) ; de l’autre, la proximité de groupes tels que The Selecters ou les géniaux X‑Ray Spex avec l’Anti Nazi League et le courant postcolonial (la présence d’un discours de Stuart Hall, clef de voûte des cultural studies, n’a rien d’anodin). Reste que le montage d’images d’archives ne met presque pas en perspective cette question, s’en tenant à condamner hâtivement le détournement de l’imagerie nazie par les musiciens punks (photos de Sid Vicious et Siouxsie Sioux à l’appui), sans expliquer la fonction subversive – et donc paradoxalement libératoire – de cette utilisation de signes fortement connotés dans un pays qui n’a jamais connu l’occupation.

Dans cette perspective, White Riot ne réussit pas tout à fait à rendre compte du bouillonnement créatif de la période punk et de son appel au renversement des valeurs, notion pourtant capitale dans l’esthétique du fanzine Temporary Harding (l’organe de presse du « R.A.R. ») auquel il rend régulièrement hommage. La réutilisation de son style graphique ne vise en effet qu’à mettre en évidence la vivacité et l’inventivité de ses auteurs à l’époque, sans suivre pour autant leur chemin. Il est en cela regrettable que l’avancée du récit soit indexée sur une progression uniquement chronologique et une accumulation de témoignages, choix d’autant moins judicieux qu’il contraste avec l’audace des illustrateurs qui parvenaient à télescoper les styles et les époques par la composition de pages évoquant autant des avis de recherche que les photographies des cadavres de communards. On saura toutefois gré au montage d’opérer parfois quelques rapprochements judicieux, tels que ce concert des Clash vu à travers une télévision en carton, dont l’écran réapparaîtra ensuite pour donner à voir les chants des électeurs du N.F. Se dessine dans cette rime visuelle le rôle qu’a pu revêtir le renouveau de la contre-culture dans une société britannique en crise : contre les chants martiaux des fascistes, seule la déferlante du punk rock s’est révélée à même de couvrir et réduire au silence les partisans d’Enoch Powell. C’est quand il met en évidence que la force de frappe de « Rock Against Racism » reposait avant tout sur la conjugaison entre militantisme et séduction, opérée par quelques-uns des « only bands that mattered » de l’époque, que White Riot parvient à convaincre. Pour apprécier ce documentaire à sa (modeste) valeur, sans doute faut-il envisager d’un seul tenant ses deux facettes contradictoires : à la fois élégie pour les acteurs d’une époque un peu oubliée de l’histoire du rock (qui se souvient aujourd’hui du Tom Robinson Band, présenté comme le groupe phare du célèbre concert à Victoria Park ?), et document sur l’acte de naissance de luttes contestataires (« R.A.R. » défendait les minorités ethniques, mais aussi les droits LGBT), aujourd’hui au centre de notre vie politique.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !