Presque un siècle après sa réalisation, Häxan fait autant figure de chef‑d’œuvre des premiers temps du cinéma d’horreur que de sulfureuse référence de la contre-culture. Avec le temps, le culte voué au film par les initiés a occulté des données importantes : sa modernité extraordinaire, mais aussi la fabuleuse inventivité formelle de son réalisateur, Benjamin Christensen, dont l’influence sur tout un pan du cinéma à suivre est indéniable et étourdissante.
Aborder Häxan, c’est entrer dans la légende. Tout d’abord, c’est un sujet légendaire que celui abordé par Benjamin Christensen : la sorcellerie, et plus précisément la sorcière. Placé sur la voie de la création de son film par la découverte du Marteau des sorcières (Malleus Maleficarum), Christensen crée donc Häxan sous des auspices très marqués. En effet, selon Roland Villeneuve dans son Dictionnaire du Diable : « par leur obscénité inconsciente et le surréalisme de leur propos, certains passages du Marteau des sorcières atteignent à une sublime perfection dans la sottise ». Les auteurs de l’ouvrage, qui date de 1487, y ont recueilli sans discernement toutes sortes d’anecdotes, ragots, on-dit et légendes locales, y ajoutant de longues dissertations sur les moyens de détection et de répression de ces manifestations démoniaques – une somme profondément ridicule mais dont le texte, devenu une référence, aura mené des dizaines de milliers de personnes au bûcher, dans les mains des inquisiteurs.
La légende, c’est également, et comme de juste, la chasse aux sorcières dont aura été victime le film à sa sortie (1922). Perçu comme une charge profondément anticléricale, le film a été rejeté par la censure – ce qui n’empêchera pas le succès public, mais gênera son exploitation future. Comme souvent, le puritanisme imbécile des censeurs les aura affligés d’œillères de taille : si c’est effectivement l’Église qui est visée au sein de cette critique des crimes monstrueux de l’Inquisition, le propos de Benjamin Christensen est autre, plus large, et plus subversif encore – mais nous y reviendrons.
Le réalisateur insiste lourdement sur la terreur qui entoure l’idée de la sorcellerie : les contemporains des « sorcières » tremblent quotidiennement à l’idée de déchoir, de mériter une place aux Enfers. Que l’Église dans sa globalité, ou ses représentants particuliers, se soient servi de cette terreur pour asseoir leur puissance est un fait, mais la paranoïa et la terreur sont le lot quotidien du peuple, qui voit le Diable dans chaque ombre, une malédiction dans chaque accident, une sorcière dans chaque vieille courbée… Le film se doit donc de présenter cette ambiance comme réelle, et pêche sa structure basique dans le Marteau des sorcières : une suite d’anecdotes mises en scène pour illustrer les mythes attachés à la sorcellerie. Formellement, Benjamin Christensen va utiliser une gamme étonnamment large de styles narratifs, certains étant tout à fait inattendus : reproduction livresques, apparition à l’écran d’automates moyenâgeux représentant les Enfers, animation en ombre évoquant le travail de Lotte Reineger… Le réalisateur se pose donc en documentariste, mais à la manière d’un montreur de foire – c’est un cabinet des monstruosités que le spectacle auquel il convie son auditoire. Ceci est mis en tension avec la tonalité – évidemment – fictionnelle et un sens de la composition de ses plans absolument remarquable, le réalisateur évoque tour à tour Jérôme Bosch (avec ses apparitions, burlesques et terrifiantes, de démons cornus et lubriques), Rembrandt (son usage du clair-obscur est d’une grande subtilité), et l’expressionnisme allemand, mouvement vers lequel son film tend toujours plus à mesure qu’il se déroule.
Sautant d’un style à un autre, Benjamin Christensen fait donc preuve d’une versatilité formelle impressionnante, d’une grande astuce dans son traitement des effets spéciaux, transparences, maquettes et maquillages d’une incroyable sophistication. Dix ans plus tard, son compatriote Dreyer reprend, dans Vampyr, l’onirisme ouaté des sabbats de Häxan, plaçant son film entier sous le signe du rêve. Benjamin Christensen ne reste pas dans ce seul style, et saute d’anecdote en histoire avec rage. Qu’est-ce donc qui motive ainsi la virulence du réalisateur ?
Subrepticement, via une galerie ininterrompue de tableaux toujours plus terribles, Benjamin Christensen va remplacer la monstruosité folklorique des sabbats démoniaques, des moines lubriques et des sorcières malfaisantes, par la monstruosité de l’homme – du mâle, s’entend. Alors qu’il perd ses cornes, le démon revêt donc les oripeaux de l’homme, suprême maître de la femme, qui applique son pouvoir et son autorité sans la moindre once de respect, d’égalité. Du Moyen-Âge et de l’Inquisition, nous passons finalement, abruptement, à l’époque contemporaine : plus de bûcher, plus de sorcières – mais le rapport de forces demeure. Ainsi donc, Benjamin Christensen, malgré la virtuosité de son talent narratif, malgré son matériau d’origine riche, n’est pas là pour raconter l’histoire de la sorcellerie, mais bien le conte de la domination de l’homme sur la femme. Qu’on l’affuble pour cela des haillons de la sorcière ou de la camisole de l’hystérique, le propos est le même, celui qui sous-tend depuis toujours le genre fantastique : la femme est ici vue comme le monstre, celui qu’on persécute parce qu’il diffère. La hargne de Benjamin Christensen est donc celle d’un humaniste, d’un philosophe qui tend à traiter par le grotesque les fadaises du Marteau des sorcières, sans pour autant se détourner de son propos égalitaire. Ce que les censeurs voyaient donc comme une simple attaque, certes virulente, à l’encontre de la religion se révèle donc être un pamphlet moderniste, à la pointe du progrès philosophique et social – une double nature qui est également celle de toutes les grandes œuvres du fantastique et de l’horreur.
Soignée visuellement, comme toujours avec les éditions Agnès B. / Potemkine, cette superbe édition a également l’avantage de proposer différentes versions, avec un master restauré qui plus est, de Häxan. Le morceau de choix est le diptyque des deux versions du film, avec une musique composée par Bardi Jóhannsson, leader du groupe Bang Gang pour l’un, et une composition de Matti Bye pour l’autre – celle de Jóhannsson rendant peut-être mieux que l’autre justice au film. En compléments, le DVD propose également le prologue présenté par Benjamin Christensen pour la ressortie du film en 1941, ainsi que la version aux intertitres coupés de 1968, narrée par William Burroughs et accompagnée par la partition jazz de Jean-Luc Ponty particulièrement peu adaptée, qu’on regardera comme une curiosité, au vu des graves approximations de traduction.