Voici un drôle de petit film noir exhumé par les éditions Montparnasse : réalisé par un scénariste qui ne tourna que trois films, sans véritable vedette, sauf une, qui n’apparaît que dans quelques plans, dans un décor minimaliste et une ambiance expressionniste, L’Inconnu du troisième étage titille la curiosité du cinéphile. À juste titre, car ce film a quelque chose en lui de surréaliste…
Pauvre Peter Lorre ! Affublé d’un physique qui ne lui permettait pas de postuler aux jeunes premiers, il fut dès le début de sa carrière cantonné aux rôles obscurs et monstrueux, aux meurtriers et aux fourbes. L’exil aux États-Unis peu après M le Maudit – un rôle d’assassin d’enfants chez Fritz Lang, cela vous marque un comédien ! – ne changea pas la donne : les yeux fous comme la voix sifflante de cet acteur terrifiant firent les joies du film noir américain. Un an avant Le Faucon maltais de John Huston, qui fit autant sa gloire que celle d’Humphrey Bogart, Peter Lorre tourna ce petit film sur son seul nom car il devait encore quelques heures de travail au studio avec lequel il était sous contrat (sic). S’il apparaît en tête du générique, le spectateur guette avec avidité ses (très) courtes apparitions…
Qu’importe ! Le scénario ne peut-il pas tirer autant de l’absence d’un personnage que de sa présence ? Lent au démarrage, L’Inconnu du troisième étage prend rapidement un pas de course haletant, alors que Lorre a fait sa première apparition en croisant dans l’escalier d’un immeuble le chemin du héros, malheureux journaliste qui se rend compte que son voisin a été assassiné et que tout l’accuse, lui, alors que le véritable meurtrier (Lorre) demeure introuvable. Le film noir se transforme alors en cauchemar, tandis que s’enchaînent les rêves et les visions cauchemardesques du héros, qui se voit jugé puis traîné sur la chaise électrique, sans que personne n’écoute ses cris d’innocent. La mise en scène bascule alors dans l’expressionnisme pur – plans décadrés, lumières aveuglantes, gros plans terrifiants –, rythmé par la voix-off du personnage, d’où résonne une inquiétude grandissante, et la sublime photographie de Nicholas Musuruca, spécialiste du film noir mais également chef opérateur de Jacques Tourneur (sa filmographie compte 190 collaborations…).
L’Inconnu du troisième étage, rappelle Serge Bromberg dans sa présentation du film en bonus du DVD, est considéré à tort comme le premier film noir américain. S’il y a effectivement plutôt du film d’horreur surréaliste dans le déroulement (somme toute assez banal) du scénario, il faut souligner que là n’est pas la seule richesse de l’œuvre. Qui dit film noir à l’époque dit également sous-entendus sociaux ; L’Inconnu du troisième étage raconte aussi à sa manière la vie difficile des jeunes couples américains non mariés, les règles strictes d’une société hypocrite et puritaine et la misère sociale et financière des classes moyennes. On peut ainsi voir dans la menace physique ressentie par le héros la métaphore d’un menace plus insidieuse, celle de basculer brusquement dans la misère, ou dans la folie, comme cet assassin fantôme qui tue de sang-froid, sans jamais clairement savoir pourquoi.